Les Malacubes ou Malacuba d'Agrigente
Il y a un peu plus de deux siècles, les géologues, les voyageurs et les naturalistes en expédition en Sicile y venaient pour deux raisons essentielles : l’Etna et les Malacubes, près d’Agrigente.
Aujourdhui, on ne parle plus des Malacubes, mais ce site existe toujours. Il se trouve à une quinzaine de km au Nord-Ouest dAgrigente. Les Vulcanelli di Malacube sont à une dizaine de km dAgrigente. Passer par la petite ville de Aragona, à 5 km, puis suivre les panneaux le long dune route goudronnée, qui laisse place pendant 1 km à une piste où nous arrivons sur le site. Ce sont des marmites de boue qui ont constitué un étonnant petit cône de 150 m de diamètre et de quelques mètres de hauteur. Le site se trouve dans des roches sédimentaires : des marnes. Cest une zone naturelle protégée.
Nous publions plusieurs textes qui dévoilent cet attrait pour
les Malacubes, et les explications qui en sont données. Un des premiers
récits est celui de Dominique-Vivant Denon (1747-1825), futur directeur
du musée du Louvre. Vivant Denon traduit dans son récit toute
sa curiosité pour ce phénomène observé en 1778,
et nous révèle sa compréhension particulière
des phénomènes volcaniques.
Trois ans plus tard, c’est la description de Dieudonné de Gratet
de Déodat Dolomieu (1750-1801). Ce minéralogiste et géologue
émérite, qui a d’ailleurs donné son nom à la
dolomite, fait une notable distinction entre les calcaires et les roches
volcaniques et il propose comme explication l’idée d’une réaction
chimique entre le gypse et l’air.
D’ailleurs, la plupart des auteurs : Spallanzani
(1792),
Sainte-Claire Deville (1854), Ch. Vélain, (1884), reprendront, mais
avec leur interprétation, cette description de Dolomieu.
Description de Vivant Denon :
« ...l’année dernière, le 27 septembre 1777, au
soleil couchant, il sortit de la partie du centre une colonne de fumée
épaisse qui continua à s’élever jusqu’à six
heures du matin le lendemain, que, par une terrible explosion, il s’ouvrit
une bouche d’où il s’élança dans l’air, avec un bruit
effroyable, une gerbe de terre glaise détrempée, qui s’éleva
à plus de soixante pieds ; d’autres disent au double : et se dilatant
en forme de champignon, elle se divisa, couvrit en partie l’orifice de
son ouverture ; et le reste retombant sur son centre, y causa, par sa chute,
un retentissement profond, bientôt, suivi d’une nouvelle explosion.
De six minutes en six minutes il y en avait une, et une heure et demie
après cela reprenait avec plus de violences ; de manière
qu’en six heures que cela dura en tout, il y eut quatre éruptions
distinctes qui couvrirent de glaise un espace de deux cent cinquante
pieds de diamètre. Le sol n’en fut élevé que d’à
peu près trois pieds. La matière étant détrempée
de telle sorte, qu’elle s’étendait en tombant, et coulait comme
une lave dans les collines voisines, dont elle remplissait les cavités...
« Plus de soixante bouches de quatre à six pouces
de diamètre manifestaient l’action encore agissante d’un travail
souterrain, par une perpétuelle ébullition d’eau salée,
mêlée d’une glaise presque impalpable. Elle sortait instantanément
de ces ouvertures, la matière s’abaissant et s’élevant comme
fait le café dans le vase où on le fait bouillir. Autour
de chaque bouche, il se formait de petits cratères en forme de cônes,
que la fluidité de la matière empêchait de s’élever
à plus de six à sept pouces, et de ces cratères sortaient
de petites laves fluides, qui s’insinuaient et allaient se perdre dans
les gerçures ; ce qui faisait absolument la représentation
en petit d’un volcan avec ses révolutions.
J’étais si empressé de voir, qu’en approchant de trop
près et avec précipitation, mon pied rompît la croûte,
et je pensai m’enfoncer dans la glaise. J’allai donc avec plus de précaution
à une autre ouverture : je me couchai sur la terre, afin d’offrir
plus de surface, et voir de plus près ; je mis mon oreille à
l’orifice du trou, je n’entendis aucun bruit intérieur, mais seulement
un tintement absolument semblable à celui que produisent les aigrettes
ou petites étincelles je reconnus que ce bruit était causé
par l’explosion des bulles d’air qui se dilataient en abondance...
« Je mis ma langue ; dans la matière fluide ; je ne lui
trouvai que le goût du sel marin, seulement un peu âcre.
Je fermai hermétiquement une embouchure avec la main, je sentis
la pression de l’air qui la repoussait ; la matière s’échappait
alors plus abondamment aux ouvertures des environs ; puis l’air se gonflait
sous ma main, de manière qu’en la soulevant, cela faisait le bruit
de la machine pneumatique qui reçoit l’air après un faible
coup de piston ; ce qui prouve évidemment la communication générale
de chaque ouverture.
« J’enfonçai la main dans un des trous, et j’en trouvai
la matière tiède comme l’eau d’un bain. Je voulus en sonder
la profondeur avec une badine de cinq pieds que je tenais, qui y entra
sans la moindre résistance, et sans laisser soupçonner de
fond. Je tâtai de nouveau l’épaisseur de la croûte,
et ne la trouvai pas de six pouces aux embouchures. Je sentis alors le
danger qu’il y avait à observer de près ce phénomène,
moins craint et plus périlleux qu’aucun autre de ce genre, d’autant
qu’en restant quelque temps dans la même place, je voyais distinctement
que la pression réitérée du pied humectait de nouveau
et délayait cette croûte, et que si elle venait à céder
on s’enfoncerait sans retour dans un abyme de boue, où l’on trouverait
une mort aussi cruelle qu’inévitable...
« Ces bulles d’air, l’odeur qu’elles exhalent, la tiédeur
de l’eau, et plus que tout cela, la jaillissante et bruyante éruption
de l’année dernière, ne laissent point douter que la cause
n’en soit volcanique.
Si j’osais donc risquer mes idées sur un phénomène
aussi peu connu, je dirais que le feu intérieur qui règne
dans toute cette partie de l’île, depuis Sciacca jusqu’ici, trouve
dans cet endroit des sources salées qui, délayant une terre
légère, laissent plus qu’ailleurs un passage à l’air
que produit ce feu souterrain ; que ce passage de l’air, par son feu continuel,
soulevant corroyant et délayant toujours de plus en plus de terre,
elle devient, par succession de temps, si élaborée et si
légère, qu’elle cède enfin à l’effort qui l’enlève,
et qu’après l’instant de l’évaporation volcanique, cette
matière humide, retombant sur elle-même, reprend à
son tour sur le volcan la puissance qu’elle y avait perdue ; ...on y reconnaît
seulement les principes d’un volcan dont les matières ne sont apparemment
ni assez abondantes, ni assez complètes, ni assez renouvelées,
pour produire ces grands effets du Vésuve et de l’Etna. »
Les Malacubes selon Déodat de Dolomieu :
« Le 18 septembre 1781,... je vis une montagne d’argile à
sommet aplati, dont la base n’annonçait rien de particulier ; mais
sur la plaine qui la termine, j’observai le plus singulier phénomène
que la nature m’eût encore présenté.
Cette montagne peut avoir cent cinquante pieds d’élévation,
prise d’un vallon qui est au-dessous et qui en fait presque le tour. Elle
est terminée par une plaine un peu convexe qui a un demi-mille de
contour. Elle est de la plus grande stérilité, et ne produit
pas la moindre végétation ...
« On voit sur son sommet un très grand nombre de cônes
tronqués lesquels sont placés à différentes
distances les uns des autres : le plus grand peut avoir deux pieds et demi,
les plus petits ne s’élèvent que de quelques lignes. Ils
portent tous sur leur sommet de petits cratères en forme d’entonnoir...
Cette bulle, en se crevant avec un bruit semblable à celui d’une
bouteille qu’on débouche, rejette hors du cratère l’argile
dont elle était enveloppée, et cette argile coule à
la manière des laves sur les flancs du monticule ; elle en gagne
la base, et s’étend à plus ou moins de distance...
« Ces petits trous ronds, d’un ou deux pouces de diamètre,
sont pleins d’une eau trouble et salée, d’où s’élèvent
et sortent immédiatement les bulles d’air qui y excitent un bouillonnement
semblable à celui de l’eau sur le feu, et qui crèvent sans
bruit et sans explosions. Je trouvai sur la surface de quelques-unes de
ces concavités une pellicule d’huile de pétrole.
« Tel est l’état de cette montagne pendant l’été
et l’automne jusqu’au temps des pluies, et c’est ainsi que je l’ai vue.
Mais pendant l’hiver les circonstances sont toutes différentes ;
les pluies ramollissent et détrempent l’argile desséchée
de son sommet ; les monticules coniques sont dissous, ils se rabaissent
et se mettent de niveau, et le tout n’offre plus qu’un vaste gouffre de
boue d’argile délayée, dont on ne connaît pas la profondeur,
et dont on ne s’approche qu’avec le plus grand danger...
« Ces deux états différents n’existent que dans
les temps de calme de cette montagne. Elle a aussi ses moments de grandes
fermentations, où elle présente des phénomènes
qui inspirent la terreur et la crainte dans tous les lieux voisins et qui
ressemblent à ceux qui annoncent les éruptions dans les volcans
ordinaires. On éprouve à une distance de deux ou trois milles,
des secousses de tremblements de terre souvent très violentes ;
on entend un bruit et des tonnerres souterrains ; et après plusieurs
jours de travail et d’augmentation progressive dans la fermentation intérieure,
il y a des éruptions violentes et avec bruit, qui élèvent
perpendiculairement, quelques fois à plus deux cents pieds, une
gerbe de terre, de boue, d’argile détrempée, mêlée
de quelques pierres...
« On est toujours tenté d’attribuer des effets presque
semblables à une même cause ; on a vu cette montagne avoir
des éruptions comme l’Etna, et cela suffit aux habitants des environs,
et au petit nombre de voyageurs qui l’ont observée, pour supposer
que tous ces phénomènes sont uniquement dus aux feux souterrains.
J’y arrivai avec cette prévention, mais je ne vis rien autour de
moi qui m’annonçât la présence de l’élément
igné, qui, lorsqu’il est en action, imprime à tous ses produits
un caractère distinctif, et je fus bientôt convaincu que la
nature emploie des moyens bien dissemblables pour produire des effets qui
se ressemblent. Je reconnus que le feu n’était point ici l’agent
principal, qu’il ne produisait aucun des phénomènes de cette
montagne, et que si dans quelques éruptions il y a eu fumée
et chaleur, ces circonstances ne sont qu’accessoires, et n’indiquent point
la vraie cause des explosions... ».
« Le sol de tout le pays est calcaire ; il est recouvert de montagnes
d’une argile grise et ductile, qui contient assez souvent un noyau gypseux.
Le hasard a placé au milieu de celle dite Malacuba une source d’eau
salée ; elles sont en très grand nombre dans un pays où
les mines de sel gemme sont très communes. Cette eau détrempe
sans cesse l’argile, et s’écoule ensuite par suintement, sur un
des côtés de la montagne. L’acide vitriolique de l’argile
s’empare par affinité de la base du sel marin, et en dégage
l’acide marin qui se porte sur la pierre calcaire qui sert de fondement.
Sa combinaison avec cette nouvelle base produit un grand développement
d’air fixe qui traverse toute la masse d’argile humectée qui le
recouvre pour venir éclater à sa surface. L’acide vitriolique
de l’argile peut encore se combiner directement avec la pierre calcaire,
et former continuellement du gypse. L’air en traversant cette argile lui
fait éprouver un effet qui ressemble au pétrissage, et qui
augmente sa ductibilité et sa ténacité. Pendant l’hiver,
qui est la saison des pluies, l’argile est plus délayée,
l’air se dégage plus facilement, et les bouillonnements sont plus
multipliés. Pendant l’été l’argile se dessèche
à sa surface, et y forme une croûte plus ou moins épaisse.
L’air fait alors quelque effort pour sortir, et il se fait jour à
l’endroit où il trouve le moins de résistance. Il entasse
peu à peu la portion de terre qu’il enlève avec lui, et il
forme les petits cônes au milieu desquels il garde son passage ;
mais lorsque les étés ont été longs, chauds
et secs, l’argile devient de plus en plus compacte et tenace ; elle n’est
plus abreuvée qu’imparfaitement par la source qui est au-dessous
et qui diminue ; elle n’est plus perméable à l’air, à
l’élasticité duquel elle fait résistance ; l’air qui
continue à se dégager dans la partie inférieure, qui
est toujours humide, fait de vains efforts pour s’échapper, et lorsqu’il
est accumulé et comprimé à un certain point, il produit
les tremblements de terre, les bruits souterrains, et enfin les éruptions
dont j’ai parlé ; il a d’autant plus de force que la résistance
est plus considérable. C’est donc lui, c’est donc l’air fixe qui
peut être regardé comme l’unique agent de tous les phénomènes
de cette montagne. »
Les Malacubes selon Spallanzani :
Pour Spallanzani, les salses des Malacubes, ont comme d’autres salses
(Sassuolo, Querzuola), une origine due au pétrole :
« Le pétrole s’annonçant pas son odeur et se rendant
visible à la surface de l’eau... c’est dans ce bitume qu’il faut
chercher l’origine du gaz de cette salse. »
Les Malacubes selon Charles Vélain :
Un siècle plus tard, Charles Vélain reprend la description de Dolomieu, mais son interprétation fait encore référence à des communications avec l’Etna :
« Les diverses sources gazeuses hydrocarbonées de la Sicile,
rayonnant suivant des directions déterminées autour de l’Etna,
sont nécessairement en relation avec les phases d’activité
de ce volcan. Dans les grands paroxysmes, quand la poussée volcanique
amène la lave jusqu’au cratère terminal, ces évents
secondaires, donnant issue aux masses gazeuses refoulées par suite
de l’obstruction de la cheminée centrale, éprouvent une recrudescence,
marquée non seulement par la violence des dégagements, mais
encore par des différences dans leur composition. »
Les Malacubes selon Sainte Claire Deville :
Sainte Claire Deville, dans son mémoire de 1854 sur la nature des gaz (il présente plusieurs méthodes d’analyse des gaz volcaniques), s’il montre une différence nette entre les analyses des gaz provenant des Malacubes et ceux des bouches volcaniques de l’Etna et du Vésuve il reste partisan d’une relation lointaine entre les volcans et les Malacubes :
«...l’ensemble de nos analyses et leur discussion nous amènent
à considérer un volcan actif, tel que le Vésuve ou
l’Etna, comme un centre où viennent converger des émanations
qui représentent les produits de la combustion de divers composés
gazeux.
Nous rencontrons là de gigantesques cheminées d’appel,
où l’introduction de l’air atmosphérique opère cette
transformation à une température très élevée.
A mesure que l’on s’éloigne de ce centre d’activité, en suivant
la trace de chacun des plans éruptifs, on retrouve à un moment
donné, dans les produits d’émanation, les indices d’une combustion
de moins en moins énergique : et des variations du même ordre
s’observent, pour un même point d’émanations, à mesure
que s’éloigne le moment initial de l’éruption qui lui a donné
naissance. En un mot, et tenant compte à la fois du temps et de
l’espace, nous répéterons que la nature des émanations
fournies par un même point varie avec le temps qui s’est écoulé
depuis le début de l’éruption, tandis qu’à un moment
donné la nature des fumerolles en divers points varie avec la distance
au foyer éruptif. »
Bibliographie :
Le site du parc des Malacubes : http://www.parks.it/riserva.macalube.aragona/index.html