Le Vésuve par Alexandre Dumas
en 1835
Ce récit de l'ascension
au sommet du Vésuve par Alexandre Dumas est extrait de l’ouvrage
Le
Corricolo (publié en 1843). Ce livre est le récit du voyage
d’Alexandre Dumas dans le Royaume des Deux-Siciles en novembre 1835.
Alexandre Dumas nous conte un Vésuve touristique bien différent
de son ascension de l'Etna qui était à l'époque une
véritable expédition. et une anedocte entre un âne
et deux anglais.
Le capucin de Résina
(Chapitre XXIII)
« ... Le Vésuve, dont nous nous sommes
encore assez peu occupés, mais auquel nous reviendrons plus tard,
est le juste milieu entre l’Etna et le
Stromboli.
Je pourrais
donc, en toute sécurité de conscience, renvoyer mes lecteurs
aux descriptions que j’ai déjà données des deux autres
volcans.
Mais, dans la
nature comme dans l’art, dans l’œuvre de Dieu comme dans le travail de
l’homme, dans le volcan comme dans le drame, à côté
du mérite réel il y a la réputation.
Or, quoique
les véritables débuts du Vésuve
dans sa carrière volcanique datent à peine de l’an 79, c’est-à-dire
d’une époque où l’Etna était
déjà vieux, il s’est tant remué depuis dans ses cinquante
éruptions successives, il a si bien profité de son admirable
position et de sa magnifique mise en scène, il a fait tant de bruit
et tant de fumée, que non seulement il a éclipsé le
nom de ses anciens confrères, qui n’étaient ni de force ni
de taille à lutter contre lui, mais qu’il a presque effacé
la gloire du roi des volcans, du redoutable Etna, du géant homérique.
Il faut aussi
convenir qu’il s’est révélé au monde par un coup de
maître.
Envelopper la campagne et la mer
d’un sombre nuage ; répandre la terreur et la nuit sur une immense
étendue ; envoyer ses cendres jusqu’en Afrique, en Syrie, en Égypte
; supprimer deux villes telles que Herculanum
et
Pompéi ; asphyxier à une lieue de distance un philosophe
tel que Pline, et forcer son neveu d’immortaliser
la catastrophe par une admirable lettre ; vous m’avouerez que ce n’est
pas trop mal pour un volcan qui commence, et pour un ignivome qui débute.
À dater de
cette époque, le Vésuve n’a rien
négligé pour justifier la célébrité
qu’il avait acquise d’une manière si terrible et si imprévue.
Tantôt éclatant comme un mortier et vomissant par neuf bouches
à feu des torrents de lave, tantôt pompant l’eau de la mer
et la rejetant en gerbes bouillonnantes au point de noyer trois mille personnes,
tantôt se couronnant d’un panache de flammes qui s’éleva en
1779, selon le calcul des géomètres, à dix-huit mille
pieds de hauteur, ses éruptions, qu’on peut suivre exactement sur
une collection de gravures coloriées,
ont toutes un caractère différent et offrent toujours l’aspect
le plus grandiose et le plus pittoresque. On dirait que le volcan a ménagé
ses effets, varié ses phénomènes, gradué ses
explosions avec une parfaite entente de son rôle. Tout lui a servi
pour agrandir sa renommée : les récits des voyageurs, les
exagérations des guides, l’admiration des Anglais, qui, dans leur
philanthropique enthousiasme, donneraient leur fortune et leurs femmes
par-dessus pour voir une bonne fois brûler Naples et ses environs.
Il n’est pas jusqu’à la lutte soutenue avec saint
Janvier, lutte, à la vérité, où le saint
a remporté tout l’avantage, qui n’ait aussi ajouté à
la gloire du Vésuve. Il est vrai que le volcan a fini par être
vaincu, comme Satan par Dieu ; mais une telle défaite est plus grande
qu’un triomphe. Aussi le Vésuve n’est plus
seulement célèbre, il est populaire.
On comprend,
après cela, qu’il m’était impossible de quitter Naples sans
présenter mes hommages au Vésuve.
Je fis donc
prévenir Francesco
[Je m’aperçois ici que j’ai
appelé notre cocher tantôt Francesco, tantôt Gaetano.
Cela tient à ce qu’il était baptisé sous l’invocation
de ces deux saints, et que nous l’appelions Francesco quand nous étions
de bonne humeur, et Gaetano quand nous le boudions. (N.d.A.)]
qu’il eût à tenir
prêt son corricolo pour le lendemain matin à six heures, en
lui recommandant bien d’être exact, et en joignant à la recommandation
six carlins de pourboire, seul moyen de rendre la recommandation efficace.
Le lendemain,
à la pointe du jour, Francesco et son fantastique attelage étaient
à la porte de l’hôtel. Jadin refusa de m’accompagner dans
ma nouvelle ascension, prétendant que son croquis n’en serait que
plus exact s’il ne quittait pas sa fenêtre, et m’engageant par toutes
sortes de raisons à ne pas me déranger moi-même pour
si peu de chose. À l’entendre, le Vésuve était un
volcan éteint depuis plusieurs siècles, comme la Solfatare
ou le lac d’Agnano ; seulement le roi de Naples y faisait tirer de temps
à autre un petit feu d’artifice à l’intention des Anglais.
Quant à Milord, il partagea complètement l’avis de son maître
: l’intelligent animal, après son bain dans les eaux bouillantes
du Vulcano et son passage dans les sables brûlants
du Stromboli, était parfaitement guéri
de toute curiosité scientifique.
Je partis donc
seul avec Francesco.
Le brave conducteur
commença par s’informer très respectueusement si Son Excellence
mon camarade n’était pas indisposé. Rassuré sur l’objet
de ses craintes, il s’empressa de quitter sa tristesse de commande, reprit
son air le plus joyeux, son sourire le plus épanoui, et fit claquer
son fouet avec un redoublement de bonne humeur. Soit que la présence
de Jadin l’eût intimidé dans nos excursions précédentes,
soit qu’il eût avalé littéralement son pourboire de
la veille, Francesco déploya tout le long de la route une verve
sceptique et une incrédulité voltairienne que je ne lui avais
nullement soupçonnées, et qui m’étonnèrent
singulièrement dans un homme de son âge, de sa condition et
de son pays.
Arrivé
au ponte della Maddalena, il passa fort cavalièrement entre les
deux statues de Saint Janvier et de Saint
Antoine, affectant de siffler ses chevaux et de crier gare à la
foule, pour ne pas rendre le salut d’usage aux deux protecteurs de la ville.
Comme à la rigueur cette
première irrévérence pouvait être mise sur le
compte d’une distraction légitime, je fis semblant de ne pas m’en
apercevoir.
Mais en traversant
le San Giovani à Tuducci, village assez célèbre pour
la confection du macaroni, un moine franciscain d’une santé florissante
et d’une magnifique encolure, par ce droit naturel qu’ont les moines napolitains
sur tous les corricoli, comme les Anglais sur la mer, héla le cocher,
et lui fit signe impérieusement de l’attendre. Francesco arrêta
ses chevaux avec une si parfaite bonne foi, qu’habitué d’ailleurs
à de telles surprises, je m’étais déjà rangé
pour faire place au compagnon que le ciel m’envoyait. Mais à peine
le bon moine s’était-il approché à la portée
de nos voix, que Francesco ôta ironiquement son chapeau, et lui dit
avec un sourire railleur :
— Pardon, mon
révérend, mais je crois que saint François, mon patron
et le fondateur de votre ordre, n’est jamais monté dans un corricolo
de sa vie. Si je ne me trompe, il se servait de ses sandales lorsqu’il
voyageait par terre, et de son manteau lorsqu’il traversait la mer. Or,
vos souliers me semblent en fort bon état, et je ne vois pas le
plus petit trou à votre manteau : ainsi, mon frère, si vous
voulez allez à Capri, prenez votre manteau ; si vous voulez allez
à Sorrente, prenez vos sandales. Adieu, mon révérend.
Cette fois,
l’irreligion de Francesco devenait plus évidente. Cependant, si
son refus était toujours blâmable dans la forme, on pouvait
en quelque sorte l’excuser au fond ; car, m’ayant cédé son
corricolo, il n’avait plus le droit d’y admettre d’autres passagers. Je
voulus donc attendre une autre occasion pour lui exprimer mon mécontentement.
Comme nous entrions
à Portici, à la hauteur d’une petite rue qui mène
au port du Granatello, je remarquai une énorme croix peinte en noir,
et au-dessous de cette croix une inscription en grosses lettres qui enjoignait
aux voitures d’aller au pas, et aux cochers de se découvrir.
Je me retournai
vivement vers Francesco pour voir de quelle manière il allait se
conformer à un ordre aussi simple et aussi précis, lui donnant
l’exemple moi-même, plus encore, je dois le dire, par un sentiment
de respect intime que par obéissance aux règlements de Sa
Majesté Ferdinand II ; Francesco enfonça son chapeau sur
sa tête, et fit partir ses chevaux au galop.
Il n’y avait
plus de doute possible sur les intentions anti-chrétiennes de mon
conducteur. Je n’avais rien vu de pareil dans toute l’Italie. Je pensai
qu’il était temps d’intervenir.
— Pourquoi n’arrêtez-vous
pas vos chevaux ? Pourquoi ne saluez-vous pas cette croix ? Lui demandai-je
sévèrement.
— Bah ! Me dit-il d’un ton dégagé
qui eût fait honneur à un encyclopédiste, cette croix
que vous voyez, monsieur, est la croix du mauvais larron. Les habitants
de Portici l’ont en grande vénération par une raison toute
simple : ils sont tous voleurs.
L’esprit fort
de cet homme renversait toutes les idées que je m’étais faites
sur la foi naïve et l’aveugle superstition du lazzarone.
Néanmoins,
je crus m’être trompé un instant, et j’allais lui rendre mon
estime en le voyant revenir à des sentiments plus pieux. Entre Portici
et Résina, au point de jonction des deux chemins, dont l’un conduit
à la Favorite et l’autre descend à la mer, s’élève
une de ces petites chapelles, si fréquentes en Italie, devant lesquelles
les brigands eux-mêmes ne passent pas sans s’incliner. La fresque
qui sert de tableau à la petite chapelle de Résina jouit
à bon droit d’une immense réputation à dix lieues
à la ronde. Ce sont des âmes du purgatoire du plus beau vermillon,
se tordant de douleur et d’angoisse dans des flammes si vives et si terribles
que, comparé à leur intense ardeur, le feu du Vésuve
n’est qu’un feu follet.
À la
vue du brasier surhumain, la raillerie expira sur les lèvres de
Francesco ; il porta machinalement la main à son chapeau, et jeta
un long regard sur les deux chemins qui se terminaient à angle droit
par la chapelle, comme s’il eût craint d’être observé
par quelqu’un. Mais ce bon mouvement, inspiré soit par la peur,
soit par le remords, ne dura que quelques secondes. Rassuré par
son inspection rapide, Francesco redoubla de gaieté et d’aplomb,
et, donnant un libre cours à ses moqueries et à ses sarcasmes,
il se mit en devoir de me faire sa profession de foi, ou plutôt d’incrédulité,
se vantant tout haut qu’il ne croyait ni au purgatoire, ni à l’enfer,
ni à Dieu, ni au diable ; et ajoutant, en forme de corollaire, que
toutes ces momeries avaient été inventées par les
prêtres, à l’effet de presser la bourse des pauvres gens assez
simples et assez timides pour se fier à leurs promesses ou s’effrayer
de leurs menaces.
Francesco me rappelait étonnamment
mon brave capitaine Langlé.
J’allais arrêter
ce débordement d’épigrammes émoussées et de
bel esprit de carrefour, lorsque Francesco, sautant légèrement
à terre, m’annonça que nous étions arrivés.
— Comment ! Déjà
? M’écriais-je en oubliant mon sermon.
— C’est-à-dire nous sommes
arrivés à la paroisse de Résina, au pied du Vésuve.
Maintenant il ne reste plus qu’à monter.
— Et comment monte-t-on au Vésuve
?
— Il y a trois manières
de monter : en chaise à porteurs, à quatre pattes, et à
âne. Vous avez le choix.
— Ah ! Et laquelle de ces trois
manières te semble-t-elle préférable ?
— Dame ! Ça dépend…
Si vous vous décidez pour la chaise à porteurs, vous n’avez
qu’à louer une de ces petites cages peintes que vous voyez là
à votre gauche : montez dedans, fermez les yeux et vous laissez
faire. Au bout de deux heures, on vous déposera sur le sommet de
la montagne, mais…
— Mais quoi ?
— Avec la chaise, on a une chance
de plus de se casser le cou ; vous comprenez, Excellence… quatre jambes
glissent mieux que deux.
— Allons, parlons d’autre chose.
— Si vous grimpez à quatre
pattes, il est clair qu’en vous aidant des pieds et des mains, vous risquez
moins de rouler en bas, mais…
— Encore, qu’y a-t-il ?
— Il y a, Excellence, que vous
vous écorcherez les pieds sur la lave, et que vous vous brûlerez
les mains dans les cendres.
— Reste l’âne.
— C’est aussi ce que j’allais vous
conseiller, vu la grande habitude qu’a cet animal de marcher à quatre
pattes depuis sa création, et la sage précaution qu’ont ses
maîtres de le chausser de fers très solides ; mais il y a
aussi un petit inconvénient.
— Lequel ? Repris-je impatienté
de ces objections flegmatiques.
— Voyez-vous ces braves gens, Excellence
? Me dit Francesco, en me montrant du bout de son index un groupe de lazzaroni
qui se tenaient sournoisement à l’écart pendant notre entretien,
guettant du coin de l’œil le moment favorable pour fondre sur leur proie.
— Eh bien ?
— Ces gens-là vous sont
tous indispensables pour monter au Vésuve.
Les guides vous montreront le chemin ; les ciceroni vous expliqueront la
nature du volcan ; les paysans vous vendront leur bâton ou vous loueront
leur âne. Mais ce n’est pas tout de louer un âne, il faut encore
le faire marcher.
— Comment, drôle, tu crois
que, quand j’aurai enfourché ma monture, et que je pourrai manier
à mon aise un de ces bons bâtons de chêne, que je guigne
du coin de l’œil, je ne viendrai pas à bout de faire marcher mon
âne ?
— Pardon, Excellence ; ce n’est
pas un reproche que je vous fais ; mais vous aviez cru aussi pouvoir faire
aller mes chevaux ; et pourtant un cheval est bien moins entêté
qu’un âne !
— Quel sera donc ce prodigieux
dompteur de bêtes que je dois appeler à mon secours ?
— Moi, Excellence, si vous le permettez.
Je vais recommander la voiture à Tonio, un ancien camarade, et je
suis à vos ordres.
— J’accepte, à la condition
que tu me débarrasseras de tout ce monde.
— Vous êtes parfaitement
libre de les laisser ici ; seulement, que vous les ameniez ou non, il faudra
toujours les payer.
— Voyons, tâche de t’arranger
avec eux, et que je sois au moins délivré de leur présence.
En moins d’un
quart d’heure, Francesco fit si bien les choses, que le corricolo était
remisé, que les chevaux se prélassaient à l’écurie,
que les lazzaroni avaient disparu, et que je montais sur mon âne.
Tout cela me coûtait deux piastres.
Pauvre animal
! Il suffisait de le voir pour se convaincre qu’on l’avait indignement
calomnié. Quand je me fus bien assuré de la docilité
de ma bête et de la solidité de mon bâton, je voulus
donner une petite leçon de savoir-vivre à mon impertinent
conducteur, et j’appliquai un tel coup sur la croupe de ma monture, que
je crus, pour le moins, qu’elle allait prendre le galop. L’âne s’arrêta
court ; je redoublai, et il ne bougea pas plus que si, comme le chien de
Céphale, il eût été changé en pierre.
Je répétai mon avertissement de droite à gauche, comme
je l’avais fait une première fois de gauche à droite. L’animal
tourna sur lui-même par un mouvement de rotation si rapide et si
exact, qu’avant que j’eusse relevé mon bâton il était
retombé dans sa position et dans son immobilité primitives.
Indigné d’avoir été la dupe de ces hypocrites apparences
de douceur, je fis alors pleuvoir une grêle de coups sur le dos,
sur la tête, sur les jambes, sur les oreilles du traître. Je
le chatouillai, je le piquai, j’épuisai mes forces et mes ruses
pour lui faire entendre raison. L’affreuse bête se contenta de tomber
sur ses genoux de devant, sans daigner même pousser un seul braiment
pour se plaindre de la façon dont elle était traitée.
Haletant, trempé
de sueur, je m’avouai vaincu, et je priai Francesco de venir à mon
aide. Il le fit avec une modestie parfaite, c’est une justice à
lui rendre.
— Rien n’est plus facile, Excellence,
me dit-il : règle générale, les ânes font toujours
le contraire de ce qu’on leur dit. Or, vous voulez que votre âne
marche en avant, il suffit de le tirer par-derrière ; et, joignant
la pratique à la théorie, il se mit à le tirer doucement
par la queue. L’âne partit comme un trait.
— Il paraît que l’animal
te connaît, mon cher Francesco.
— Je m’en flatte, Excellence. Avant
d’être cocher, j’ai travaillé dans les ânes : aussi
leur dois-je ma fortune.
— Comment cela, mon garçon
?
— Oh ! Mon Dieu ! Dit Francesco
avec un soupir, ce n’est pas moi qui l’ai cherchée ! Et encore,
si j’avais pu prévoir une telle horreur, jamais au grand jamais
je n’aurais voulu accepter.
— Mais enfin explique-toi : que
t’est-il donc arrivé ?
— Nous nous tenions, mon âne
et moi, au bas de la montagne où nous avons laissé la voiture.
Un jour se présentent deux Anglais qui me demandent à louer
ma bête pour monter au Vésuve.
— Mais vous êtes deux, milords,
que je leur dis, et je n’ai qu’un seul âne.
— Cela ne fait rien, qu’ils me
répondent.
— Au moins, vous allez monter chacun
votre tour ! Je tiens à ma bête, et pour rien au monde je
ne voudrais l’éreinter.
— Soyez tranquille, mon brave,
nous ne le monterons pas du tout.
En effet, ils
se mettent à marcher l’un à droite, l’autre à gauche,
respectant mon âne comme s’il eût porté des reliques.
Cela ne m’étonnait pas de leur part ! J’avais entendu dire que les
Anglais avaient un faible pour les bêtes, et il y a dans leur pays
des lois très dures contre ceux qui les maltraitent… À preuve
qu’un Anglais peut traîner sa femme au marché, la corde au
cou, tant qu’il lui fait plaisir ; mais il n’oserait pas se permettre la
plus petite avanie contre le dernier de ses chats. C’est très bien
vu, n’est-ce pas, Excellence ?
Or, comme nous montions toujours,
l’âne, les voyageurs et moi, voilà que les deux Anglais, après
avoir causé un peu dans leur langue, un drôle de baragouin,
ma foi !
— Mon brave, qu’ils me disent,
veux-tu nous vendre ton âne ?
— C’est trop d’honneur, milords,
répondis-je ; je vous ai dit que je l’aimais, cet animal, comme
un ami, comme un camarade, comme un frère ; mais, si j’en trouvais
le prix, et si j’étais sûr qu’il doit tomber entre les mains
d’honnêtes gens comme vous (je les flattais les Anglais), je ne voudrais
pas empêcher son sort.
— Et quel prix en demandes-tu,
mon garçon ?
— Cinquante ducats ! Leur dis-je
d’un seul coup. C’était énorme ! Mais je l’aimais beaucoup,
mon pauvre âne, et il me fallait de grands sacrifices pour me décider
à m’en séparer.
— C’est convenu, qu’ils me répondent
en me comptant mon argent à l’instant même. Il n’y avait plus
à s’en dédire. Je fis comprendre à mon âne que
son devoir était de suivre ses nouveaux maîtres. La pauvre
bête ne se le fit pas répéter deux fois, et à
peine l’eus-je tirée un peu par la queue, qu’elle se mit à
grimper bravement après les Anglais. Ils étaient arrivés
au bord du cratère et s’amusaient à jeter des pierres au
fond du volcan ; l’âne baissait son museau vers le gouffre, alléché
par un peu d’écume verdâtre qu’il avait prise pour de la mousse
; moi, j’étais tout occupé à compter mon argent, lorsque
tout à coup j’entends un bruit sourd et prolongé… Les deux
mécréants avaient jeté la pauvre bête au fond
du Vésuve, et ils riaient comme deux sauvages
qu’ils étaient. Je vous l’avoue, dans ce premier moment, il me prit
une furieuse envie de les envoyer rejoindre ma bête. Mais ça
aurait pu me faire du tort, attendu que ces Anglais sont toujours soutenus
par la police ; et d’ailleurs, comme ils m’avaient payé le prix
convenu, ils étaient dans leur droit. En descendant, j’eus la douleur
de reconnaître au bas du cône, à côté du
trou qui venait de s’ouvrir pas plus tard que la veille, mon malheureux
animal, noir et brûlé comme un charbon. C’était pour
voir s’il y avait une communication intérieure entre les deux ouvertures,
que les brigands avaient sacrifié mon âne. Je le pleurai longtemps,
Excellence ; mais comme, en définitive, toutes les larmes du monde
n’auraient pu le faire revenir, je me mariai pour me consoler, et j’achetai
avec l’argent des Anglais deux chevaux et un corricolo.
Tout en écoutant
ce larmoyant récit, j’étais arrivé à l’Ermitage.
Pour distraire Francesco de sa douleur, je lui demandai s’il n’y avait
pas moyen de boire un verre de vin à la mémoire du noble
animal, et s’il n’y aurait pas d’indiscrétion à réclamer
quelques instants d’hospitalité dans la cellule de l’ermite.
À ce
nom d’ermite, toute la mélancolie de Francesco se dissipa comme
par enchantement, il fronça de nouveau ses lèvres par un
sourire sardonique, et frappa lui-même à la porte à
coups redoublés.
L’ermite parut sur le seuil, et
nous reçut avec un empressement digne des premiers temps de l’Eglise.
Il nous servit des œufs durs, du saucisson, une salade, et des figues excellentes
; le tout arrosé de deux bouteilles de lacryma christi de première
qualité. Comme je me récriais sur la générosité
de notre hôte :
— Attendez la carte, me dit Francesco
avec malice.
En effet, le
total de cette réfection chrétienne se montait, je crois,
à trois piastres ; c’était quatre fois le prix des auberges
ordinaires.
Après
avoir remercié notre excellent ermite, je montai jusqu’à
la bouche du volcan, et je descendis jusqu’au fond du cratère. Le
lecteur trouvera mes expressions exactes magnifiquement rendues dans trois
admirables pages de Chateaubriand, qui avait accompli avant moi la
même ascension et la même descente.