Spallanzani et ses observations sur le volcan Stromboli
Dans son traité, Voyages dans les Deux Siciles et dans quelques parties des Apennins, traduction G. Toscan et notes de Faujas-de-St-Fond,
notre auteur Spallanzani s’intéresse, entre autres, sur les liens pouvant exister entre les phénomènes atmosphériques et l’activité volcanique. En effet, à cette époque (l’extrait est daté de la fin du XVIIIe siècle) on ne connaît pas encore le moteur des éruptions volcaniques et l’origine de la fusion des roches. L’idée, qui prédomine à la fin du XVIIIe siècle, et que les volcans renfermaient des mines de soufre, de charbon ou de pétrole qui brûlaient et dont les fumées s’échappaient (voir Histoire de la volcanologie). Ainsi, on retrouve dans les descriptions d’éruptions de l’époque des termes qui font référence à une combustion : « inflammation », « cratère allumé », « volcans enflammés », « feu volcanique », « fumées », « incendie volcanique »…,

les bouches du Stromboli. photo D.Decobecq

    « J’avais devant moi Stromboli ; j’en approchais toujours davantage. Sa cime était couverte d’une fumée très épaisse qui s’étendait jusqu'au pied de la montagne. Quand je touchai terre, il était neuf heures du matin ; animé par la curiosité, je montai à l’instant même sur les flancs du volcan, jusqu’au limbe de la fumée par laquelle je voulais commencer mes observations. Semblables aux nuages, les couches inférieures, recevant peu de lumière du soleil, étaient obscures, noirâtres ; les supérieures, pénétrées de ses rayons, étaient blanches, éclatantes. Son épaisseur était si grande qu’elle éclipsait cet astre. A son sommet, on la voyait tantôt se diviser en globes, tantôt former des amas irréguliers, bizarres, qui, suivant les diverses impressions de l’air, montaient, descendaient, se mouvaient en cercles, et réfléchissaient d’autant plus de lumière qu’ils s’élevaient davantage : apparences que les nuages offrent souvent en été. Parvenue à une grande hauteur, la fumée se raréfiait tellement, qu’elle n’était plus sensible. L’acide sulphureux s’y manifestait d’une manière si piquante, et si incommode à la respiration, que je fus obligé ce jour-là de regagner la plaine, sans pouvoir m’approcher davantage du volcan qui faisait entendre des détonations sourdes et presque continuelles.

     J’employai le reste de la journée à interroger les insulaires sur ses divers accidents, m’adressant à ceux qui me paraissaient mériter le plus de confiance, et qui les ayant sans cesse devant les yeux, devaient en être instruits mieux que personne. Voici les informations qu’ils me donnèrent. Lorsque le vent de nord, ou de nord-ouest souffle, les fumées sont petites, blanches, et les détonations très modérées ; s’élève-t-il un vent de sud-ouest, de sud-est, ou de sud, les fumées s’étendent davantage ; elles sont noires ou du moins obscures, et les détonations plus fortes, plus fréquentes. Si l’un de ces trois vents souffle avec violence, il arrive souvent que la fumée se répand sur l’île entière, et l’obscurcit comme un brouillard pluvieux. Cet accident survient-il au printemps quand les vignes du Stromboli commencent à reverdir, elles n’en souffrent pas si la fumée se dissipe au bout de quelques heures ; mais si son voile épais couvre l’île pendant un jour entier ou plus encore, elles pâtissent ; les raisins ne mûrissent pas, ou trompent en partie l’espérance du vigneron. Cette fumée a toujours une odeur de soufre enflammé, et les hommes la supportent difficilement.

     Les fumées épaisses, abondantes, qui correspondent pour l’ordinaire avec des éruptions plus violentes et plus fréquentes, n’accompagnent pas seulement les vents du sud-ouest, de sud-est, ou de sud, mais elles les devancent de quelques jours. C’est par leur apparition que les habitants de l’île annoncent les temps favorables ou contraires à la navigation. Nous voyons souvent, me disaient-ils, des bâtiments hivernés à Stromboli, prêts à lever l’ancre parce que la mer paraît favorable ; mais heureusement pour eux nos prédictions les retiennent dans le port et ne les trompent jamais. Au reste, ces présages vrais ou faux ne sont pas le résultat des observations modernes des insulaires : on les retrouve dans l’antiquité la plus reculée. Il est aisé d’imaginer comment de génération en génération, ils se sont transmis aux habitants actuels qui les feront passer de même à leurs descendants. Eole qui, dit-on, faisait sa demeure à Stromboli, a été appelé dans la fable le roi des vents, probablement parce qu’il était parvenu, suivant quelques écrivains, à prédire le vent qui devait souffler, par la diversité des fumées et des éruptions.

 Que l’on me permette, et ce court épisode, qui ne suspendra pas longtemps ma narration, ne peut y trouver une place plus convenable ; que l’on me permette de rapporter ici les observations que j’ai faites moi-même, sur les rapports des phénomènes de l’atmosphère avec ceux du volcan, pendant une station de trente-cinq jours aux îles de Lipari ; car il n’est aucun point de cet archipel et de la mer qui l’environne, d’où l’on ne puisse découvrir les fumées diurnes et les flammes nocturnes de Stromboli.

    Dans cet espace de temps, le vent de sud-ouest souffla avec violence le 13 septembre et le 1er octobre. La première fois, on n’aperçut aucune modification sensible dans le volcan, qui, dans cette circonstance, aurait dû, suivant l’opinion commune, exhaler plus de fumée, et faire entendre des détonations plus fortes ; mais la seconde fois, ces symptômes arrivèrent selon l’indication des insulaires.
     Le Sud-Est souffla les 21, 26 septembre et 7 octobre. Ce vent, si nous les en croyons, a les mêmes co-relations avec le volcan que le précédent. En effet, deux fois les jets de feu parurent plus considérables, et la fumée sortit en plus grande abondance ; mais l’augure faillit à la troisième fois.
 Le vent de nord au contraire, qui, au dire des insulaires, laisse le volcan tranquille, souffla avec impétuosité les 11 et 12 octobre ; il fut précédé et accompagné d’explosions qui s’entendirent dans les autres îles, et d’une fumée qui couvrit la moitié de Stromboli, et s’éleva au-dessus en s’entourant d’une bordure blanchâtre, telle qu’on en voit dans les nuages orageux.

     J’ajouterai que, pendant mon séjour dans ces îles, il y eut des temps de calme parfait, où le volcan parut néanmoins très courroucé. Ces remarques me porteraient à ne pas adopter entièrement les aphorismes des habitants de Stromboli, d’autant plus que les autres insulaires pensent différemment. Me trouvant un jour à Felicuda d’où l’on voyait d’une vue distincte, pendant la nuit, les éruptions de Stromboli, qui, malgré la tranquillité de l’air, étaient alors très fortes, presque continuelles, et suivies chacune d’une détonation qui se faisaient entendre parfaitement à cette distance, je demandai à un marinier de l’endroit ce qu’il pensait des présages du volcan ; il me donna cette réponse courte et sage : Stromboli ne fait pas le matelot.

 Toutefois, pour décider s’il existe des rapports directs et immédiats entre les vicissitudes de l’atmosphère et celles du volcan, et pour connaître la nature de ces rapports, il faudrait avoir ce qui nous manque absolument, une longue suite d’observations faites sur les lieux par un physicien aussi éclairé qu’impartial.

... Si les matelots de Stromboli consultent les fumées et les éruptions de leur volcan avant de se mettre en mer, ceux de Lipari s’adressent à Vulcano, qui est leur voisin. Instruits, disent-ils, par l’expérience, ils peuvent de même prédire d’un jour à l’avance, le beau ou le mauvais temps, et le vent qui doit souffler. On trouve dans un ouvrage intitulé : Opuscules de divers auteurs siciliens, imprimé à Palerme en 1761, un discours physico-mathématique sur la variation des vents pronostiqués vingt-quatre heures avant leur apparition, par les diverses qualités et les divers effets des fumées de Vulcano, par don Salvadore Paparcuri de Messine. Cet écrivain y rapporte des lambeaux d’observations commencées en 1730, et continuées jusqu’en 1740, par un certain Ignace Rossi, Liparote. Je les ai justement sous les yeux.

« Le mont Vulcano, dit Rossi, annonce le changement de temps vingt-quatre heures avant son arrivée, par un certain bruit extraordinaire, semblable à celui d’un tonnerre lointain. Si l’on fait attention à la fumée qui sort alors avec plus d’abondance, on connaîtra de quel côté doit souffler le vent, par sa plus ou moins grande densité, par sa couleur plus ou moins obscure qui provient de la qualité et de l’abondance de la poussière qui jaillit avec elle ; cette poussière étant quelque fois blanche, et quelque fois grise ou noire.
 Lorsque le vent doit tourner au sud ou au sud-est, la fumée est épaisse et noire ; elle s’élève à une si grande hauteur, qu’elle répand partout l’épouvante : on entend des mugissements accompagnés quelquefois de secousses, capables d’effrayer ceux-là même qui y sont le plus accoutumés.
 Quand le vent passe au nord, au nord-est, ou au nord-ouest, la fumée s’élève doucement, elle est moins dense ; elle est parfaitement blanche, et quand elle se dissout elle laisse tomber une poussière de la même couleur. Les mugissements ne sont pas aussi forts, et les secousses n’ont pas lieu.
 Mais si le vent veut tourner à l’est ou au nord-est, la montagne gronde sourdement ; elle jette des fumées, des cendres grisâtres : de temps en temps, elle éclate avec un tel bruit que l’on redoute quelque tremblement de terre.  Enfin le volcan prédit que le vent passera à l’ouest, au sud-ouest, ou au nord-ouest, quand il élève des nuées de fumées d’une couleur plombée qui versent des pluies de cendres de même couleur. »

     Il serait sans doute téméraire à moi de nier des faits si précis, si circonstanciés, rapportés par un homme qui était sur les lieux et vus de ses propres yeux. Comment croire d’ailleurs que l’abbé Rossi eût publié des choses idéales dans un pays où il pouvait être démenti par tous les habitants ?

    Je me bornerai donc à faire un récit simple et fidèle de ce que j’ai observé moi-même touchant ces prétendus phénomènes, pendant un séjour de plusieurs semaines à Lipari. Tous les vents ci-dessus mentionnés, mais notamment ceux du sud, du sud-ouest et de l’ouest, soufflèrent, et cependant ils ne furent ni précédés ni accompagnés des mugissements et des tremblements de terre de Vulcano. Je ne vis ni les épaisses fumées, ni les pluies de cendre. Une fois seulement, que le vent de sud-ouest, après avoir soufflé avec impétuosité, commençait à s’apaiser, la colonne de fumée qui sort de la caverne du cratère, s’accrut démesurément ; mais elle ne s'éleva que de quelques toises au-dessus des orles ; se raréfiant à cette hauteur, elle s’évanouissait dans les airs. Au reste, cette surabondance de fumée ne finit point avec le vent ; elle continua plusieurs heures après qu’il eut cessé de souffler. Un autre jour le vent tourna à l’ouest, il fut impétueux, et jamais les soupiraux de Vulcano ne lâchèrent moins de fumées ; par opposition, je les vis deux fois dans le calme de l’atmosphère, en exhaler de très épaisses. Pour tout dire, en un mot, l’événement ne justifia dans aucun cas ces fameux pronostics. J’en faisais quelque fois convenir les Liparotes ; mais outre qu’ils n’étaient pas trop d’accord avec eux-mêmes, ils ne manquaient jamais de ces excuses communes à la plupart des gens de mer, pour défendre certaines observations qui leur sont propres, et d’où ils tirent des présages dont ils sont quelque fois les victimes.

     Cependant je conviendrai que pour savoir avec certitude s’il existe ou non des rapports directs entre les divers symptômes de ce volcan, et les variations de l’atmosphère, il faudrait fixer sa demeure pendant plusieurs années à Vulcano, séjour vraiment horrible ; et le nouvel Empédocle qui aurait ce courage, devrait s’attendre à n’avoir d’autre compagnie que celle des lapins qui ont pratiqué leurs terriers dans la partie du sud. 



Spallanzani décrit aussi les explosions au Stromboli :

"Le cratère, jusqu'à une certaine hauteur, est rempli d'une matière embrassée, liquide, semblable au bronze fondu : c'est la lave elle-même agitée par deux mouvements très distincts, l'un circulaire, tumultueux, interne ; l'autre agissant de bas en haut. La matière liquéfiée est soulevée dans le cratère avec plus, ou moins de rapidité ; parvenue, à la distance de vingt-cinq ou trente pieds du bord supérieur, elle éclate comme un coup de tonnerre. En ce moment une portion de cette matière, déchirée en mille morceaux, est lancée dans les airs avec une vitesse inexprimable, et un débordement de fumée, d'étincelles et de sable.
Quelques instants avant l'explosion, on voit la surface de la lave se gonfler et former de grosses bulles, dont quelques-unes ont plusieurs pieds de diamètre : ces bulles se rompent, et, leur rupture occasionne la détonation et la projection des matières."

Spallanzani, Voyages dans les deux Siciles, Stromboli, tome second, 1792-1797