Par
Dominique Decobecq
Au cœur de la chaîne alpine, tout proche de la ville de Briançon, l’on peut découvrir au cours d’une randonnée d’une journée, dans un site magnifique, quelque chose d’extraordinaire : des basaltes, sous forme de pillows-lavas. Ce sont les restes de la croûte océanique qui se trouvait alors sous l’océan alpin : la Téthys.


La découverte de la nature
de la croûte océanique
Avec le programme américain
Apollo, des échantillons des mers lunaires sont amenés sur
Terre, mais, paradoxalement, les connaissances sur la nature du fond des
océans terrestre sont parcellaires. Sous l’égide du groupement
Joides (Joint Oceanographic Institutions for Deep Earth Sampling) est
organisé le projet DSDP (Deep Sea Drilling Project) (cf.
G Pautot et X. Le Pichon, 1973). Le but de cette campagne, menée
avec le navire Glomar Challenger, est de vérifier, par une
série de forages profonds, la nature et l’âge de la croûte
océanique (que les anomalies magnétiques avaient permis de
prédire). De 1968 à 1983, le Glomar Challenger réalise
1 092 forages répartis sur 624 sites. Les données recueillies
lors de ces campagnes furent considérables, plus de 20 000 carottes
de roches et de sédiments sont rapportées sur le pont du
Glomar Challenger. C’est la mise en évidence, avec les données
apportées par le paléomagnétisme, du renouvellement
des fonds océaniques. Le fond des océans est constitué
de basalte dont les plus anciens ont moins de 200 millions d’années
(G. Pautot et X. Le Pichon, 1973). Les océans sont donc très
jeunes par rapport aux continents, où on trouve des roches de plusieurs
milliards d’années.
Mais, même avec ce programme
de forages profonds, la théorie de l’expansion des fonds océaniques
restait un phénomène « virtuel », elle résultait
d’une synthèse s'appuyant sur des mesures indirectes : magnétisme,
température, bathymétrie, sismographie... Il était
nécessaire de réaliser une observation in situ du processus
de formation de la croûte océanique dans l’axe d’une dorsale.
Un travail de géologue était donc nécessaire. La première
observation directe des dorsales fut menée, en 1973-1974 par l’expédition
franco-américaine Famous (French American Mid-Ocean Undersea
Survey). Cette expédition plongea, sur la dorsale médio-atlantique
au sud-ouest des Acores, à 3 000 m de profondeur, avec deux submersibles
français, le bathyscaphe Archimède et la soucoupe
Cyana, et le sous-marin américain Alvin (Arcyana, 1978).
Plus de 50 plongées permettront de réaliser, à plus
de 3 000 m de profondeur, la première carte géologique d’un
rift océanique avec la mise en évidence d’une tectonique
de coulissage et la découverte de l’existence de dépôts
hydrothermaux. Des pillow-lavas sont observées et sont semblables
à ceux que l’on trouvent au sommet de certaines ophiolites. Dans
l’atlas photographique (Arcyana, 1978) réalisé à la
suite de cette expédition, les chercheurs écrivent : «
L’atlas peut être particulièrement utile à ceux qui
tentent d’interpréter les roches basaltiques des séries ophiolitiques
comme toit de la croûte océanique intégrée tectoniquement
aux chaînes de montagne. »
En 1977, dans la région
des Galápagos, les Américains, à bord de l’Alvin,
observent au niveau de la dorsale est-pacifique des émanations d’eau
chaudes (plus de 350 °C) auxquelles étaient associées
des colonies de bivalves géants. Deux ans plus tard sont découvert
des fumeurs noirs, cheminées hydrothermales chargées de particules
métalliques.
Les ophiolites des portions de croûte
océanique
En même temps que des géologues
plongent au-dessus des dorsales océaniques les connaissances sur
les ophiolites se sont accrues et de nombreux sites d’ophiolites sont référencés
et étudiés. En 1972, les participants de la Penrose Conference
proposent une coupe type d’une ophiolite, avec de bas en haut :
- un complexe ultrabasique constitué
de péridotites en proportion variable de nature harzburgite, lherzolite,
dunite. Ces péridotites sont souvent métamorphisées
en serpentinites ;
- un complexe gabbroïque,
litée dans sa partie inférieure mais isotrope dans sa partie
supérieure ;
- un complexe de filons verticaux
de dolérites très tenus ;
- un complexe volcanique basique
de laves en coussins (pillows lavas) ;
- des sédiments de type
radiolarites associés aux pillows-lavas.
Dans un article du Bulletin de la
Société Géologique de France (Juteau et al., 1973)
des coupes de séries ophiolitiques situées autour de la Méditerranée
orientale sont comparées. Selon cette équipe, et en se basant
sur trois arguments, les ophiolites sont des lambeaux de la croûte
et du manteau supérieur océanique ;
les arguments :
« - le caractère
polygénétique des assemblages ophiolitiques ;
- les relations tectoniques de
ces assemblages avec les formations sialiques environnantes, indiquent
que les ophiolites sont étrangères au domaine sialique ;
- le fait que les roches draguées
sur les fonds océaniques actuels et particulièrement sur
les grandes dorsales, présentent un éventail de faciès
étroitement analogue à celui du cortège ophiolitique.
»
Selon ces auteurs « les
ophiolites de la Méditerranée orientale seraient des fragments
de l’ancienne croûte mésogéenne qui a dû se former
suivant le processus de l’expansion des fonds océaniques, mécanisme
fondamental qui contrôle la naissance et l’expansion d’un océan.
»
Dans ce même numéro
de la S.G.F, une étude géochimique comparée entre
les ophiolites et les roches de la croûte océanique, qui présentent
de grandes similitudes, est réalisée (Claude Allègre
et al, 1973). Trois possibilités sont proposées pour la genèse
des ophiolites :
« - les ophiolites naissent
sur les dorsales médio-océaniques et sont incorporées
aux tectogènes par le phénomène d’obduction c’est
la théorie à la mode ;
- les ophiolites naissent dans
les bassins inter-arcs ;
- les ophiolites naissent sur
le bord de la fosse de subduction. »
D’autres résultats de terrain
et d’observation au fond des océans résolvent définitivement
l’énigme des ophiolites. Ce sont des portions de la croûte
océanique et comme la lithosphère océanique, elles
témoignent de contextes géodynamiques variés : ride
océanique, bassins marginaux, d'arrière arcs…
Les massifs ophiolitiques permettent
une meilleure compréhension et complètent les observations
sur les dorsales océaniques. Celle-ci sont le lieu d’expansion de
la croûte océanique où le magma remonte le long d’un
axe et s’épanche sous forme de basalte. La production annuelle de
basalte au niveau des dorsales est estimé à 21 km3,
ce qui est beaucoup et peu si l’on songe au 60 000 km de dorsale. Cela
correspond à 350 000 m3 par km de dorsale soit 350 m3
par
m, soit 1 m3 par jour et par mètre de dorsale.
Les diverses ophiolites
Les géologues distinguent
deux grandes familles d’ophiolites : les « Lherzolite Ophiolite
Types » (LOT) et les « Harzburgite Ophiolite Types »
(HOT).
Les LOT
Les LOT ont une croûte océanique
réduite, discontinue, voire absente et un manteau de nature lherzolitique
(péridotite à olivine, orthopyroxène et clinopyroxène
dominants). Le manteau est ici souvent métamorphisé en serpentine,
car la croûte mince ou absente fait que la serpentinisation qui est
une transformation de la péridotite par une hydratation importante
peut se produire. L'exemple actuel est la ride Atlantique, dorsale à
croissance lente (environ 1 cm/an). Dans le massif du Chenaillet nous avons
le type LOT.
La croûte océanique
provient de la fusion partielle du manteau sous-jacent. Ces ophiolites
par leur nature chimique au niveau des terres rares, par leur pétrographie
témoignent du degré de fusion dans le manteau supérieur
et ainsi de la nature de la dorsale. Si la fusion partielle du manteau
supérieur est faible nous avions des lherzolites, en revanche, si
la fusion partielle est forte nous aurons des harzburgites.
Les HOT
Les HOT ont une croûte océanique
épaisse, continue, et un manteau lithosphérique de nature
harzburgitique (péridotite à olivine et orthopyroxène
dominants). C'est l'ophiolite de Troodos à Chypre (ou celle d'Oman)
décrite à la Penrose Conference. En Oman, plusieurs milliers
de mètres d’ophiolites se sont empilés, et sur environ 4
km le manteau est visible. Celle-ci est constituée d'harzburgite
déformée et montrant vers le haut des intrusions de nature
basique. Cette ophiolite est équivalente à ce que l’on trouve
au niveau de la ride Pacifique, dorsale à croissance rapide (environ
10 cm/an). On a de bas en haut :
- manteau (harzburgite) serpentinisée
;
- gabbros ;
- brèche (talus de débris)
;
- volcans avec des laves en coussins.
Comment les ophiolites sont sorties
de l’eau
Au Trias, les Alpes sont encore
inexistantes et nous sommes en présence d'une plate-forme faiblement
émergée. Au Jurassique, un « océan »,
la Téthys, et sa croûte océanique commencent à
s'installer sur cette plate-forme qui s’est ouverte. Quelques dizaines
de millions d’années plus tard, au Crétacé supérieur,
cet océan se referme suite à l’affrontement entre les plaques
lithosphériques eurasiatique et africaine. La collision entre les
deux plaques lithosphériques se produit à l’éocène.
Des portions de la croûte océanique de la Téthys sont
alors charriées sur le continent européen. Ce charriage est
appelé également obduction par Coleman (1971).
Les ophiolites du Chenaillet
La nappe ophiolitique du Chenaillet
(au sud de la station de ski de Montgenèvre) est un magnifique exemple
de cette portion de la croûte océanique de type LOT héritée
de l'océan « alpin » (environ 160 millions d'années).
Plusieurs itinéraires pour
découvrir cette merveille : le plus connu est celui qui part de
la station de Montgenèvre, en suivant le torrent de la Durance et
en remontant vers ses sources. Rivière collectrice des échantillons
de variolite que l’on trouve jusque dans la plaine de la Crau.
L’autre itinéraire, mon préféré
:
Il démarre de la tranquille
vallée de Cervières, qui borde le sud du massif du Chenaillet.
Depuis Briançon, emprunter la départementale 902, en direction
du col d’Izoard, haut lieu du cyclisme et du Tour de France. Après
quelques kilomètres l’on arrive au village de Cervières,
ou il faut prendre, à gauche, la direction « Les Fonds ».
La route goudronnée monte au-dessus de Cervières, et après
quelques centaines de mètres, laisse place à une piste. Celle-ci
monte dans des dolomies ruiniformes où l’on a une très belle
vue sur le versant opposé avec la montagne du Lasseron. La piste
traverse un mur d’enceinte puis elle redescend. Après quelques centaines
de mètres sur cette piste nous arrivons au site de « La Chau
», (1900 m). Garer sa voiture et prendre pour monter le flanc Est
du Chenaillet un sentier. Prendre le sentier de gauche. Lors de la montée
nous sommes déjà dans la nappe ophiolitique. Nous traversons
toute une zone importante de gabbros. Ces gabbros sont donc des roches
grenues constituées de pyroxène, d’olivine et de plagioclase
qui apparaissent en blanc sur les blocs altérés.

Si l’on ramasse en divers endroits des blocs de gabbros, l’on s’apercevra que la taille des cristaux est variable (de quelques mm à quelques centimètres). Sous le microscope l’on noterait que la proportion de pyroxène ou d’olivine est variable. Les gabbros présentent également une amphibole brune secondaire qui s’est développée aux dépens du pyroxène (augite) ; ce processus est caractéristique d’un métamorphisme de haute température. Cependant, ces gabbros lités et métamorphisés sont recoupés par les filons de dolérites qui ont alimentés les coulées de pillows-lavas supérieurs. Ainsi, ce métamorphisme s’est donc produit avant le charriage. C’est la caractéristique d’un métamorphisme océanique développé au voisinage d’une dorsale océanique (Kornprobst, 2000).
La taille du massif et la présence de cette superposition de gabbro témoignent que nous foulons une chambre magmatique où le magma issu d’une fusion partielle, peu importante, du manteau s’est stocké, pour ensuite monter sous forme de filon et s’épancher. En gravissant cette zone l'on dépasse le petit lac des Sarailles et on arrive à la « cabane des douaniers ». A cette cabane affleure une masse de plagiogranite intrusive dans les serpentinites. Cette roche se forme par cristallisation fractionné du magma basique à l'origine des gabbros et des basaltes. De cette « cabane » débute le sentier géologique aménagé par le Centre Briançonnais de Géologie Alpine. C’est le chemin pour le sommet du Chenaillet (2650 m). L’ascension le long de l’arête Sud-Est du Chenaillet permet d'observer la superposition de serpentinites et de gabbros recoupés de rares filons ; le tout est surmontés par les pillow-lavas. Des panneaux explicatifs sont de bons prétextes pour faire des pauses lors de l’ascension. Il existe quelques filons mais on constate l'absence du complexe filonien dense (typique des HOT). La différence de taille des cristaux dans les filons et gabbros, roches provenant toutes deux de magma basaltique, montre que les basaltes se mettent en place lorsque le gabbro est déjà bien refroidi : cette « chambre » gabbroïque ne put servir de chambre d'alimentation des pillows qui se trouvent au-dessus.

Bibliographie
Bibliographie historique
Pour une recherche historique sur
l’émergence de cette révélation sur la nature et l’origine
des ophiolites, il est conseillé de lire le numéro 5 et 6
du tome XV du bulletin de la Société Géologique de
France (1973).
• Arcyana (1978) (nom collectif
dérivé des submersible « Archimède » et
« Cyana ») : Famous. Atlas photographique de la Dorsale Médio-Atlantique
: rift et faille transformante par 3000 mètres de fond. Editions
Gauthiers-Villars et C.N.E.X.O.
• Claude J. Allègre, Raymond
Montigny et Yan Bottinga (1973) : Cortège ophiolitique et cortège
océanique, géochimie comparée et mode de genèse.
B. S. Géol. De France, tome XV, pp. 461-477.
• Jean Aubouin (1973) : Des tectoniques
superposées et de leur signification par rapport aux modèles
géophysiques : l’exemple des Dinarides ; paléotectonique,
tectonique, tarditectonique, néotectonique. B. S. Géol. de
France, tome XV, pp. 426-460.
• Guy Pautot et Xavier Le Pichon
(1973) : Résultats scientifiques du programme JOIDES. B. S. Géol.
de France, tome XV, pp. 403-425.
• Thierry Juteau, Henriette Lapierre,
Adolphe Nicolas, Jean-François Parrot, Luc-Emmanuel Ricou, Georges
Rocci et Michel Rollet (1973) : Idées actuelles sur la constitution,
l’origine et l’évolution des assemblages ophiolitiques mésogéens.
B. S. Géol. de France, tome XV, pp. 478-493.
Pour en savoir plus :
• Thierry Juteau et René
Maury (1997) : Géologie de la croûte océanique.
Pétrologie et dynamique endogènes. Editions Dunod.
Pour découvrir le Chenaillet
:
• Marcel Lemoine, Jean-Claude Bartéfy,
Raymond Cirio et Pierre Tricart (1994) : Montagnes du Briançonnais.
Promenades et randonnées. Initiation à la géologie.
Editions Centre Briançonnais de Géologie Alpine et éditions
du BRGM.
• Marcel Lemoine, Raymond Cirio,
Gilles Pellet et Robert Keck (1995) : Le massif du Chenaillet. Montgenèvre
(Alpes Franco-Italiennes). Centre Briançonnais de Géologie
Alpine.
• Un CD-Rom «Stages de géologie
en Briançonnais » Livret-Guide de terrain. Centre Briançonnais
de Géologie Alpine.
• Carte IGN N° 3536 Briançon
au 1/25 000
• Des adresses : le Centre Briançonnais
de Géologie Alpine, 35, rue Pasteur, 05100 Briançon. Tél.
Fax : 04.92 21 20 74. Le CBGA propose des stages de terrain.