Ascension du volcan de Pichincha (26-28 mai 1802)

par

Alexandre de Humboldt

Pour en savoir plus sur l'oeuvre monumentale de Alexandre de Humboldt le site spécifique du Max Planck Institute pour l'histoire des Sciences : http://humboldt.mpiwg-berlin.mpg.de/

" Je suis parvenu deux fois, le 26 et le 28 mai 1802, au bord du cratère du Pichincha, montagne qui domine la ville de Quito. Jusqu'ici personne, que l'on sache, que La Condamine ne l'avait jamais vu et La Condamine lui-même n'y était arrivé qu'après cinq ou six jours de recherches inutiles et sans instruments et n'y avait pu rester que douze à quinze minutes à cause du froid excessif qu'il y faisait. J'ai réussi à y porter mes instruments, j'ai pris les mesures qu'il était intéressant de connaître et j'ai recueilli de l'air pour en faire l'analyse. Je fis mon premier voyage seul avec un Indien.

Carte du Guagua Pichincha réalisée par Alexandre Humboldt. Photo Dominique Decobecq.
Comme La Condamine s'était approché du cratère par la partie basse de son bord, couverte de neige, c'est là qu'en suivant ses traces je fis ma première tentative. Mais nous manquâmes de périr. L'Indien tomba jusqu'à la poitrine dans une crevasse, et nous vîmes avec horreur que nous avions marché sur un pont de neige glacée ; car à peu de pas de nous il y avait des trous par lesquels donnait le jour. Nous nous trouvions donc, sans le savoir, sur des voûtes qui tiennent au cratère même.

Effrayé, mais non pas découragé, je changeai de projet. De l'enceinte du cratère sortent, en s'élançant pour ainsi dire sur l'abîme, trois pics, trois rochers qui ne sont pas couverts de neiges, parce que les vapeurs qu'exhale la bouche du volcan les y fondent sans cesse. Je montai sur un de ces rochers et je trouvai à son sommet une pierre qui, étant soutenue par un côté seulement et minée par-dessous, s'avançait en forme de balcon sur le précipice. C'est là que je m'établis pour faire mes expériences. Mais cette pierre n'a qu'environ douze pieds de longueur sur six de largeur et est, fortement agitée par des secousses fréquentes de tremblements de terre, dont nous comptâmes dix-huit en moins de trente minutes.

Les observations d'Alexandre de Humboldt sur le Guagua Pichincha
Pour mieux examiner le fond du cratère, nous nous couchâmes sur le ventre et je ne crois pas que l'image puisse figurer quelque chose de plus triste, de plus lugubre et de plus effrayant que ce que nous vîmes alors. La bouche du volcan forme, un trou circulaire de près d'une lieue de circonférence, dont les bords, taillés à pic, sont couverts de neige par en haut ; l'intérieur est d'un noir foncé, mais le gouffre est si immense que l'on distingue la cime de plusieurs montagnes qui y sont placées. Leur sommet semblait être à 300 toises au-dessous de nous. Jugez donc où doit se trouver leur base. Je ne doute point que le fond du cratère ne soit en niveau avec la ville de Quito.

La Condamine avait trouvé ce cratère éteint et couvert de neige ; mais c'est une triste nouvelle que nous avons dû porter aux habitants de Quito, que le volcan qui leur est voisin est embrasé actuellement. Des signes évidents nous en convainquirent cependant à n'en pouvoir pas douter. Les vapeurs de soufre nous suffoquèrent presque en nous approchant de la bouche ; nous voyions même se promener çà et là des flammes bleuâtres ; et de deux à trois minutes nous sentions de fortes secousses de tremblements de terre dont les bords du cratère sont agités, et dont on ne s'aperçoit plus à 100 toises de là. Je suppose que la grande catastrophe du 7 février 1797 a aussi rallumé les feux du Pichincha.

Le dôme du volcan Guagua Pichincha. Photo Dominique Decobecq

Après avoir visité cette montagne seul, j'y retournai deux jours après accompagné de mon ami Bonpland et de Charles de Montufar, fils du marquis de Selva Alegre. Nous étions munis de plus d'instruments encore que la première fois et nous mesurâmes le diamètre du cratère et la hauteur de la montagne. Nous trouvâmes à l'un 754 toises et à l'autre 2 477. Dans l'intervalle de deux jours qu'il y eut entre nos deux courses au Pichincha, nous eûmes un tremblement de terre très fort à Quito. Les Indiens l'attribuèrent à des poudres que je devais avoir jetées dans le volcan.

…notre voyage au volcan d'Antisana le temps nous favorisa si bien que nous montâmes jusqu'à la hauteur de 2 773 toises. Le baromètre baissa dans cette région élevée jusqu'à 14 pouces 27 lignes et le peu de densité de l'air nous fit jeter le sang par les lèvres, les gencives et les yeux même. Nous sentions une faiblesse extrême et un de ceux qui nous accompagnaient dans cette course s'évanouit. Aussi avait-on cru impossible jusqu'ici de s'élever plus haut que jusqu'à la cime nommée le Coraz-n, à laquelle La Condamine était parvenu, et qui est de 2 470 toises. L'analyse de l'air rapporté du point le plus élevé de notre course nous donna 0,008 d'acide carbonique sur 0,218 de gaz oxygène.
Nous visitâmes également le volcan de Cotopaxi, mais il nous fut impossible de parvenir à la bouche du cratère. Il est faux que cette montagne ait baissé à l'époque du tremblement de terre de 1797."

Alexandre de Humboldt, Voyages dans l'Amérique Equinoxiale.

Rappelons que Alexandre Humboldt et Aimé Bonpland furent un moment les les hommes qui étaient montés le plus haut sur Terre, lors de leur ascension du volcan éteint du Chimborazo, qu'ils montèrent jusqu'à 5 878 m.
Pour en savoir plus sur le Pichincha, ma page sur le Guagua Pichincha,