Par Déodat de Gratet de Dolomieu (1750-1801)
tiré de "Voyage aux îles de Lipari fait en 1781, ou notice
sur les îles Eoliennes pour servir à l'histoire des volcans".
Une longue description de Vulcano par Dolomieu. On remarque dans son texte l'émerveillement de découvrir cette île et son volcan. Il nous en fait une description précise, détaillée et relate les dernières éruptions du Vulcano.
Vulcano est la première des îles de Lipari qui se présente devant le cap de Melazzo, dont elle n’est distante que de trente milles ; ce fut aussi la première où j’abordai ; le vent contraire me força de faire à la rame ce petit trajet, et nous arrivâmes le 13 à huit heures du matin sous l’île dans la partie du sud ; je m’approchai de terre le plus possible pour mieux l’observer, et je la trouvai inabordable dans les quatre cinquièmes de son contour. Elle est escarpée, et au-dessus des rochers qui l’entourent, elle présente une pente raide couverte d’arbrisseaux et de plantes odorantes qui croissent dans les lieux arides. Tout y porte l’empreinte du feu auquel elle doit sa formation. On voit des laves noires, grises, rougeâtres, blanchâtres, qui par leur entassement ont établi cette pente raide qui est sur toute la partie extérieure de l’île ; la forme de cette île est celle d’un cône tronqué, à base circulaire assez régulier ; la hauteur est à peu près d’un demi-mille ; les flancs, lorsqu’ils sont vus à une certaine distance, paraissent avoir les côtés très réguliers d’une portion de cône ; mais lorsqu’on est rapproché, on voit qu’ils sont sillonnés par des ravins, et couverts d’aspérités formées par des rochers de lave solide.
En côtoyant cette île je vois un endroit a peu près au niveau de la mer, d’où sortait avec sifflement un jet d’eau intermittent qui s’élevait à deux pieds, deux pieds et demi ; l’intervalle entre chaque élancement était à peu près d’une minute, et la durée était la même que celle de l’intermittence. Il me parut que ce phénomène était produit par la mer qui obstruait un trou par lequel les vapeurs sortaient avec force, comme le vent fort d’un éolipyle, et que trouvant cet obstacle, elles faisaient effort et chassaient avec violence l’eau qui s’opposait à leur issue.

Malgré la chaleur excessive qu’il faisait, je débarquais avec un empressement qui n’est connu que du Naturaliste, et je me mis à parcourir cette île, qui est un volcan dans sa plus grande activité, en cela bien contraire à l’opinion qu’en a M. Hamilton, qui le suppose dans le même état que la Solfatare.
L’île Vulcano a à peu près douze milles de tour, elle est formée par une montagne circulaire qui constitue le cône extérieur dont j’ai parlé ; cette montagne est escarpée intérieurement, et elle a extérieurement la pente raide qui modèle un segment de cône ; elle est épaisse d’un mille dans la partie de l’ouest ; elle s’amincit peu à peu, et se termine par un simple rang de rochers qui figure les bouts du croissant d’une demi-lune. L’intérieur de cette enceinte paraît avoir été occupé anciennement par une plaine qui était un peu plus élevée que le niveau de la mer, qui pouvait avoir deux milles et demi de diamètre, et qui était l’intérieur du cratère primitif. Dans cette plaine s’est élevée la nouvelle montagne conique qui contient le cratère actuel ; ce nouveau cône n’occupe pas exactement le milieu de l’emplacement de l’ancien cratère, mais il est placé dans la partie du nord-est, de manière qu’une portion de la base est au-dehors de cercle que décrivait la circonférence du grand cône, à laquelle elle est encore adhérente par l’extrémité de la corne du sud-est. Cette nouvelle montagne est donc enveloppée de trois côtes par la montagne ancienne, et le seul côté où elle soit exempte de cette enceinte est celui où son pied est immédiatement baigné par la mer. La base de ce cône intérieur est séparée des escarpements de l’ancien cratère par une vallée circulaire, espèce de plate-bande, qui en fait le contour, qui a environ cent pas de large et qui se termine d’un côté, à la réunion de l’extrémité du cône extérieur, avec la base du cône intérieur : de l’autre côté elle s’abaisse dans la mer auprès de la plage où j’avais abordé ; elle y forme un petit golfe entre le pied de la nouvelle montagne et une portion détachée de l’ancienne, dans le même emplacement où était anciennement un port assez sûr pour les petits bâtiments, qui a été comblé par les éruptions du volcan.
Cette vallée circulaire est couverte de cendres blanchâtres et d’autres scories légères ; on y voit aussi de grosses pierres de différentes natures, éjections des dernières éruptions du volcan. Les eaux ont creusé dans cette vallée une espèce de fossé de quelques pieds de large et de trois ou quatre de profondeur ; on voit dans les tranches de cette coupure, produite par les eaux, une succession de couches horizontales de différentes couleurs, formées par les différentes espèces de cendres qu’a vomies le cratère ; on y trouve aussi des couches de pierres ponces légères, mêlées de fragments de lave vitreuse noire, et ensevelies dans des cendres entièrement blanches.
Le premier coup de marteau que j’ai donné sur les pierres que j’ai rencontrées dans cette vallée, fit retentir un bruit sourd, mais si considérable que j’en fut presque effrayé. Ce bruit, qui se propageait dans les cavités souterraines me fit connaître que j’étais sur une espèce de voûte assez mince qui recouvrait un abîme immense, d’où sont sorties toutes les matières dont l’entassement a formé l’ancienne et la nouvelle montagne, et sur laquelle repose le nouveau cône. Le choc produit un bruit semblable dans toutes les parties de cette plate-forme, mais plus ou moins fort, et qui selon toute apparence, dépend de l’épaisseur de la croûte : cette voûte doit pourtant avoir une grande force et une grande solidité, puisqu’elle supporte le poids de la nouvelle montagne ; cette considération doit rassurer ceux qui craindraient d’enfoncer dans la cavité qui paraît être au-dessous d’eux, lorsqu’ils parcourent cette vallée ; on n’entend aucun bruit souterrain lorsqu’on frappe sur la croupe de la nouvelle montagne, ni sur les parties de l’ancien cône.
La nouvelle montagne a une pente très raide, et elle est recouverte d’une cendre mobile dans laquelle on enfonce jusqu’aux genoux, ou d’une cendre agglutinée par les sels, qui en forment une espèce de croûte sur laquelle le pied n’a point de prise. Cette montagne est plus haute et plus escarpée que celle qui contient le cratère de l’Etna, et son sommet est d’un accès beaucoup plus difficile ; j’eus une peine incroyable à gravir jusqu’au haut ; je fus même plusieurs fois rebutées par la chaleur excessive et par la fatigue que j’éprouvais, et j’eus besoin de rappeler tout mon courage pour surmonter ces difficultés, d’autant que n’ayant point de guides, je n’avais peut-être pas choisi le côté le plus commode. J’employai plus d’une heure pour arriver au sommet de cette montagne, à laquelle je ne suppose pas plus d’un demi-mille de hauteur perpendiculaire.
Cette montagne représente assez exactement le segment d’un cône dont la base peut avoir deux milles de diamètre, et qui est tronqué par un plan incliné du sud-ouest au nord-est : le cratère n’occupe pas exactement le centre de ce cône, mais il est placé un peu plus dans la partie du sud qui est la plus élevée, mais en même temps la plus mince : de manière qu’en montant ainsi que moi par le côté du nord qui est le plus bas et le plus large ; on trouve avant d’arriver sur les lèvres du cratère un plateau de soixante pas de large, sur lequel on voit beaucoup de trous en forme d’entonnoir, de trois et quatre pieds de profondeur, et une espèce de coupure de vingt pieds de profondeur qui s’ouvre dans le cratère ; toutes ces excavations sont garnies et tapissées de soufre, et il en sort continuellement et de toutes parts une fumée épaisse, blanche, sulfureuse et suffocante, qui permet à peine d’en approcher.
C’est par cette espèce de tranchée qu’a coulé, il y a peu d’années, une lave noire vitreuse, dont le courant se voit sur le flanc de la montagne et que j’ai toujours côtoyé en y montant ; ce verre fondu est parvenu jusqu’au bas du cône, sans entrer dans la vallée ; il fallait, pour produire une semblable éruption, que toute la coupe du cratère fut pleine d’une matière vitreuse et fluide qui a débordé par la partie la plus basse. Mais qu’est devenu, peut-on demander, l’excédent de l matière qui remplissait le cratère ? Elle a dû, lorsque la grande effervescence a été terminée, rentrer dans les cavités d’où elle était sortie, de la même manière qu’un vase plein d’eau ou de lait versant au-dehors une partie de ce qu’il contient, lorsqu’il reçoit un coup de feu trop fort, n’est plus qu’à moitié plein lorsque le feu, qui avait occasionné la raréfaction du fluide, diminue d’activité. J’ai recueilli sur les bords de cette tranchée, plusieurs très beaux morceaux de soufre jaune qui s’était sublimé et attaché, de deux pouces d’épaisseur, sur des pierres ou des scories blanchis et pénétrées elles-mêmes par les vapeurs acides sulfureuses. Ce ne fut pas sans risques et sans brûlures, que j’acquit ces soufres ; il me fallut les détacher des trous par où s’exhale continuellement une fumée blanche et épaisse qui, pendant la nuit, paraît une flamme très lumineuse. Quelque désir que j’eusse d’augmenter ma collection, je n’osai pas hasarder de descendre plus avant pour prendre des morceaux de différentes couleurs, qui n’étaient pas fort éloignés, et dont je désirais vivement orner mon cabinet ; mais mon premier essai avait été trop douloureux pour en tenter un second. Je continuai ma marche, et après avoir traversé ce repos ou cette espèce de plate-forme, qui se trouve, ainsi que je l’ai dit, vers le haut de la montagne, je montai encore une centaine de pas, et j’arrivai sur les bords du plus beau, du plus vaste et du plus magnifique cratère que j’eusse encore vu ; c’est une excavation qui a la forme exacte d’un entonnoir, dont l’ouverture serait un peu ovale ; la profondeur est à peu près égale à la hauteur de la nouvelle montagne, c’est-à-dire, qu’elle peut être d’un mille, son plus grand diamètre me parut d’un demi-mille, et son moindre diamètre de quatre cents cinquante pas ; elle est terminée dans le fond par une petite plaine qui peut avoir cinquante pas de diamètre ; la pente des parois intérieures est extrêmement raide, de manière qu’il serait impossible de descendre vers le fond, quand même on n’aurait pas le risque du feu à courir. D’ailleurs qu’y gagnerait-on et qu’y verrait-on de plus ? Cette vaste cavité est très régulière ; elle ne dérobe rien à l’œil de ce qu’elle contient, et j’avoue qu’elle fut pour moi un des spectacles les plus grands et les plus importants que la Nature m’eut encore présentés : ce cratère fait une impression plus vive sur l’imagination, que celui de l’Etna, qui est beaucoup plus vaste, mais qui est moins profond et moins régulier, et que j’ai vu dans un instant où le fond s’était presque élevé à la hauteur des bas bords du cratère. Je restai très longtemps à admirer celui-ci, et à faire rouler dans l’intérieur de grosses pierres que je trouvai sur les lèvres, et dont la chute accélérée par la raideur de la pente, produisait dans le fond un très grand bruit, et faisait retentir et frémir la montagne ; elles entraînaient avec elles des soufres sublimés et attachés aux pierres de l’intérieur de cet entonnoir. Ces pierres en arrivant dans la petite plaine, paraissaient s’enfoncer dans un fluide, et je vis alors avec ma lunette, que ce fond contenait deux espèces de petits lacs, que je jugeai être pleins de soufre fondu que je voyais couler sans cesse des parois contre lesquelles il s’était sublimé ; il s’y fond ensuite par la chaleur qu’il y éprouve pour subir de nouvelles sublimations, car je ne puis croire qu’il y ait de l’eau dans cette plaine brûlante, elle y serait dans l’instant réduite en vapeurs.
L’intérieur de cette vaste bouche est blanc, elle est tapissée et dorée par des soufres de différentes couleurs. Il sort d’une infinité d’endroits une fumée blanche suffocante, qui, perçants le massif même de la montagne, prouve qu’elle est formée de matières légères, perméable à la fumée : cette fumée épaisse est une véritable flamme brillante, mais tranquille, qui s’élève la nuit au-dessus de la montagne, et qui éclaire à une certaine distance : je l’observai le soir même ; elle est produite en partie par le soufre fondu qui brûle lentement : on a remarqué dans tous les temps, que ce qui était fumée pendant le jour, était flamme pendant la nuit. La couleur blanche des pierres de l’intérieur de tous les cratères enflammés est due à une véritable altération de la lave, produite par les vapeurs acide-sulfureuses qui les pénètrent, et qui se combinant avec l’argile qui leur sert de base, y forment l’alun que l’on retire des matières volcaniques.
La forme de tous les cratères varie à chaque éruption du volcan. M. Deluc dit dans la description de l’île Vulcano, que par une gorge étroite, ouverte sur le flanc de la montagne, il est parvenu en 1757, dans la plaine qui était au fond du cratère, et qui alors devait être plus exhaussée qu’elle ne l’est maintenant, puisqu’elle était plus étendue, et qu’il a jugé que son enfoncement dan l’intérieur de la montagne, n’était que de cent cinquante pas. Maintenant cette gorge ne subsiste plus ; il n’y a plus aucun moyen de pénétrer dans l’intérieur de ce cratère, qui ainsi que je l’ai dit, a pour profondeur la hauteur de la montagne, et qui a pris la forme exacte d’un entonnoir. De temps en temps une portion des bords ou lèvres du cratère s’écroule dans l’intérieur, et c’est un événement de cette espèce , qui a abaissé la partie du cône sur laquelle j’étais arrivé, qui lui a donné la grande épaisseur qu’elle a maintenant, et qui a procuré l’espace plein dont j’ai parlé, au milieu duquel le feu et la fumée se sont ménagé des passages.

L’ancien cône était formé de matières plus denses et plus solides que le nouveau ; je n’ai vu dans la formation de celui-ci, que l’accumulation de laves poreuses, de pierres ponces, de scories et de cendre ; la seule matière consistante est la coulée de verre noir fondu dont j’ai parlé ci-dessus. Les parties de l’ancien cône subsistent, contiennent, outre les cendres et les scories, des laves solides en courants et en rochers d’un gros volume, ainsi qu’on le voit dans l’escarpement intérieur et dans la pente extérieure. Sur la sommité de cette ancienne montagne, se trouvent quelques grands chênes et un bois, qui prouvent qu’il y a longtemps que le vaste cratère renfermé primitivement dans son enceinte, ne vomit plus de feu et ne sert plus lui-même de cheminée au volcan. D’ailleurs il n’y a pas la moindre végétation, ni sur la nouvelle montagne, ni dans la vallée qui l’entoure, ni sur la plaine qui réunit la montagne dite Vulcanello.
En revenant à la plage où j’avais laissé ma barque, je trouvai sur ma droite, à peu de distance de la mer, une portion de l’ancien cône, mais isolée et séparée de la chaîne circulaire, quoique sur la même circonférence ; j’en vis sortir beaucoup de fumée, et en m’approchant, j’y vis une grotte ouverte à l’ouest, dans laquelle j’entrai ; elle a vingt pas de profondeur, j’y trouvai une mare d’eau qui a un mouvement violent d’ébullition, quoiqu’elle ne soit pas au degré de l’eau bouillante ; le thermomètre n’y monta qu’à cinquante-cinq degrés ; c’est donc le dégagement de l’air qui traverse cette eau, qui produit son bouillonnement et les espèces de jets qu’on y observe. Ce lac exhale une forte odeur de soufre et beaucoup de fumée ; l’eau est éminemment salée ; elle contient du sel marin, du sel alumineux et du soufre. Toutes les parois de la grotte sont revêtues d’une croûte d’un beau sel alumineux, soyeux, blanc et jaunâtre, qui a un ou deux pouces d’épaisseur, et qui est mêlé d’un peu de soufre et de vitriol vert ; je parvins à en détacher de grandes plaques, qui étaient adhérentes et collées à un rocher ou incrustation blanche. Ce sel se forme journellement par la combinaison de l’acide sulfureux, qui s’élève de la source bouillante, avec la terre argileuse des laves qui la recouvrent ; toutes les matières qui forment ce fragment de montagne dans laquelle est la grotte, sont également pénétrées et blanchies par les fumées acides sulfureuses qui s’échappent par plusieurs fentes et crevasses.
Les rochers de lave altérée ont sur leur surface une croûte de gypse blanc et de l’ocre rouge ferrugineuse ; tout autour de cette même montagne il y a des trous qui exhalent de la fumée, qui donnent une forte chaleur, et qui subliment du soufre. Dans la mer même on reçoit l’impression du feu qui est sous ce rocher ; le sable qui est recouvert par l’eau, conserve un grand degré de chaleur, et il est des endroits même, à quelque pas du rivage, où la mer est chaude au point de causer une sensation douloureuse. Ce rocher n’est pas la seule portion de l’ancien cône, qui conserve encore un reste de feu qu’il renfermait ; on voit sortir de la fumée de quelques autres parties, et la blancheur des laves dans ces endroits les indique toujours.
Hors la circonférence de l’ancienne montagne, en suivant la plage qui s’étend vers le nord, j’arrivai au pied de la montagne comique, dite Vulcanello, que j’ai déjà annoncée et dont je fis le tour ; elle est formée de scories et de cendres d’une teinte plus noire que celles de Vulcano. Je ne voulu pas y monter, quoiqu’elle soit moins haute que le nouveau cône ; je regardai cette peine comme inutile, ayant aperçu du sommet de la grande montagne, la fosse ovale qui est au milieu de celle-ci. C‘est à la production de ce petit volcan, que l’on doit rapporter tous les phénomènes cités par Pline, Isidore, Eutrope et Fazzello. Ils sont attribués faussement à l’île Vulcano, qui subsistait fort longtemps auparavant. Vulcanello était anciennement séparé de l’île Vulcano par un bras de mer, et formait par conséquence une île particulière, interposée entre l’île de Lipari et celle à laquelle elle est maintenant attachée ; mais des éruptions ont comblé le canal étroit qui les divisait vers l’an 1550.
Autour de l’île Vulcano, et dans la petite rade qui est au pied du nouveau cône, on voit souvent des bulles d’air s’élever du fond de la mer, et venir éclater à la surface ; leur effet ressemble au bouillonnement de l’eau sur le feu. Aristote, Pline, Strabon et plusieurs Auteurs anciens, parlent de l’ébullition de l’eau de la mer autour des îles de Lipari ; ils attribuent tous ce phénomène à l’extrême chaleur de l’eau : Mare circa Aeoli infulas ad duorum jugerum stanium ita fervere, ut ob oefium intrare id nemo poffit : Théophrate. Il n’est cependant pas possible qu’un aussi grand volume d’eau puisse être échauffé au degré de l’ébullition. Ce phénomène ne peut s’expliquer que par un très grand développement d’air fixe qui traverse toute la masse d’eau pour venir éclater à la surface ; il est produit en abondance pendant le temps de la fermentation intérieure , qui précède et accompagne les éruptions.
Il ne m’a pas été possible de recueillir
dans un vase, l’air qui occasionnait les espèces de bouillonnements
que j’ai observés ; ni par conséquent d’en déterminer
exactement la nature ; il est possible que cet air soit quelque fois inflammable,
et que son inflammation instantanée produise sur la surface de la
mer ces flammes ardentes, citées par plusieurs auteurs.
Il est possible de fixer l’époque à laquelle le premier
cône de l’île Vulcano s’est écroulé et ouvert
en partie, et celle de la formation du nouveau cône ou montagne intérieure.
Tous les événements de cette île ne sont connus que
des habitants des îles voisines qui n’en tiennent aucun registre
; lorsque les éruptions ne sont pas assez violentes pour être
ressenties en Sicile et en Italie, elles restent ignorées, et comme
le dit M. Bridonne, la floraison d’un aloès en Angleterre, fait
plus de sensation que l’éruption la plus forte de cette île.
Beaucoup de poètes et d’historiens anciens parlent des feux de ce
volcan, où l’on avait supposé les forges de Vulcain. Mais
ils n’entrent la plupart dans aucun détails dont on puisse se servir
pour l’histoire de cette île. Aristote indique la première
éruption dont on ait connaissance ; j’ai déjà rapporté
les circonstances qu’il en donne, en parlant des îles de Lipari en
général. On trouve dans le douzième livre d’Agathocles,
tyran de Syracuse, écrit par Callia, la description d’une éruption
qui est la seconde dont il est fait mention ; elle dura plusieurs jours
et plusieurs nuits sans interruption, et elle jeta à une grande
distance de grosses pierres enflammées qui arrivèrent jusqu‘à
un mille de distance ; la mer qui environne l’île était en
ébullition comme l’eau d’un vase qui serait sur le feu. Pline, dans
son second livre, chap. 106, dit que dans le temps de la guerre sociale
toutes les îles Eoliennes jetèrent du feu plusieurs jours
de
suite, et Europe ajoute que ceux qui naviguaient autour virent beaucoup
de poissons morts et eurent beaucoup de peine à se mettre hors de
danger ; mais il ne dit rien en particulier de l’île Vulcano.
La troisième éruption dont on ait quelque connaissance est celle de l’année de notre ère 144. Elle fut si forte que toute la Sicile et la Calabre tremblèrent ; le volcan vomit alors une quantité immense de feu.
La quatrième éruption est celle arrivée le 5 février 1444 : elle fut terrible ; la Sicile fur ébranlée de secousses violentes et des tremblements de terre qui l’accompagnèrent, e qui furent alors plus vivement ressentis par les autres îles Eoliennes. La montagne vomit avec un fracas épouvantable une gerbe mêlée de flammes et de fumée qui s’éleva à une très grande hauteur, et ensuite elle lança des pierres énormes qui retombèrent à plus de six milles de distance. IL n’est point dit s’il sortit du cratère quelques courants de lave, ni combien dura cette éruption.
Ce volcan eut une cinquième éruption vers 1550. Les cendres et les pierres qui sortirent pour lors du cratère comblèrent le canal qui séparait Vulcanello.
Lors des tremblements de terre qui désolèrent la Sicile en 1739, il y eut une éruption considérable dans ce volcan, dont les secousses et le bruit parvinrent jusqu’à la ville de Nasau en Sicile : ce fut peut-être cette éruption qui occasionna les tremblements de terre qui renversèrent une partie de cette ville ; chaque secousse qu’on ressentait était suivie du bruit que faisait le volcan.
La dernière éruption enfin, dont j’ai pu recueillir quelques circonstances, est celle de 1775. Elle fut accompagnée de tremblements de terre, qui furent vivement ressentis dans les îles voisines ; on entendit pendant plusieurs mois un fracas considérable, des tonnerres souterrains, et tous les autres phénomènes qui caractérisent une grande fermentation ; le cratère lança au loin de très grosses pierres et des blocs de lave vitreuse, dont plusieurs se voient encore dans la vallée circulaire qui l’entoure ; il vomit une grande quantité de cendres blanchâtres qui couvrirent l’île de Lipari, et qui furent portées jusqu’en Sicile ; enfin, cette lave vitreuse que j’ai dit avoir coulé sur les flancs de la montagne jusqu’à sa base, déborda par-dessus les lèvres de cette immense coupe, qui pour lors était pleine.
Pendant les tremblements de terre de 1780, dont le foyer paraissait être sous la pointe de la Sicile entre Masine et Taormina, les îles de Lipari éprouvèrent des secousses presque continuelles, Vulcano jeta beaucoup de fumées, et il eut le dernier jour une violente et unique commotion, accompagnée d’un bruit considérable, qu’il répandit la terreur dans toutes les îles voisines. L’impression en avait été si forte dans l’île de Lipari, que tous les habitants effrayés se dévouèrent unanimement à la Vierge : un an après, je les ai trouvés portant tous au bras une petite chaîne, pour montrer qu’ils s’étaient fait esclaves de la Madona, qui les avait préservés du danger le plus imminent.
Ce volcan qui est dans sa plus grande activité, a eu sûrement un grand nombre d’autres éruptions, dont la mémoire ne s’est point conservée, ou qui n’ont point été observées ; il paraît que son cratère sert maintenant de cheminées aux foyers de l’île de Lipari réunis au sen. Les faits que j’ai pu recueillir me font croire que la fermentation a augmenté depuis l’extinction des volcans de Lipari. La fable de S. Calogero que je rapporterai bientôt, est encore une présomption en faveur de mon opinion. D’ailleurs les Liparotes, fondés sur une sorte d’expérience et sur la tradition, sont dans les plus vives appréhensions lorsque Vulcano ne fume point, et que les ouvertures sont obstruées ; ils craignent des secousses et des éruptions violentes ; ils redoutent même que les feux de Lipari ne se rallument.
Tous les auteurs anciens qui nous parlent de ce volcan
nous le peignent toujours brûlant, toujours enflammé.
Strabon le Géographe dit que ce volcan avait trois bouches ou
cratères qui jetaient continuellement du feu, mais que du temps
de Polybe une de ses bouches s’écroula, et qu’il n’en resta plus
que deux ; l’ouverture de la plus grande était de six cents cinquante
pas.
Voir également le texte de Maupassant
(1890) sur Vulcano et celui d'Elisée
Reclus (1865)
Références :
- Françoise G. Bourrouilh-Le Jan : Déodat de Gratet de
Dolomieu (1750-1801), vie et œuvre d’un géologue européen
lithologiste. Comptes rendus de l’Académie des Sciences, Paris,
vol. 330, pp. 83-95, 2000.
- Maurice Krafft : Les feux de la Terre, Histoire de volcans (coll.
« Découvertes » Gallimard, Paris, 1991).
