La visite du volcan Kilauea (Hawaii)

par Mark Twain, en 1866


Mark Twain, en 1872, dans un de ses premiers livres A la dure,  (Roughing) nous raconte ses aventures au Nevada, en Californie et consacre plusieurs chapitres à Hawaii, au Kilauea et au Mauna Loa, (un royaume à l’époque ; Hawaii fut annexé par les Etats-Unis en 1898) et à la découverte du volcan Kilauea, véritable expédition à l’époque, en 1866 :



 Par le sentier, il n’y a guère plus d’un demi-mille de la maison de garde à l’auberge du Volcan. Après un agréable dîner, nous attendîmes qu’il fasse tout à fait nuit pour retourner au cratère. Le premier coup d’œil vers le sommet de la montagne nous révéla un tableau d’une beauté sauvage. Un lourd brouillard était resté en suspens au-dessus du cratère qu’illuminait magnifiquement la lueur des flammes au-dessous. La tache lumineuse avait peut-être 2 milles de large et 1 mille de haut et, s’il vous est arrivé de regarder, par une nuit noire, l’embrasement de trente ou quarante blocs d’immeubles brûlant tous ensemble dans les lointains, lui-même fortement reflété par les nuages en surplomb, vous pouvez vous faire une petite idée de la scène qui nous était offerte.

 Une colossale colonne nuageuse s’élevait dans le ciel, au-dessus du cratère, et le bord extérieur de chacun de ses anneaux était d’un riche cramoisi, qui s’atténuait en rose pâle dans les dépressions intermédiaires. Elle brûlait comme une torche et montait à des hauteurs vertigineuses dans le ciel. Je me dis qu’il était possible, après tout, qu’on n’ait pas vu sa pareille depuis la longue marche des enfants d’Israël à travers le désert, il y a bien des siècles, sur une voie qu’illuminait un mystérieux pilier de feu. Et j’étais maintenant sûr d’avoir une conception plus nette de ce à quoi pouvait ressembler ce majestueux pilier de feu  qui fut presque reçu comme une révélation.

 Arrivés à la petite maison de garde en chaume, nous posâmes nos coudes sur le garde-fou pour contempler à loisir le véritable précipice de flammes, au-dessous de nous. La vision avait quelque chose de stupéfiant par rapport à mon expérience diurne. Je me tournai pour en mesurer l’effet sur le reste du groupe et me trouvai devant la plus belle équipe de visages humains rubiconds que j’aie jamais vue. Sous cette forte lumière, chaque trait luisait comme s’il avait été de fer chauffé au rouge, chaque épaule s’incendiait de cramoisi et l’arrière-plan s’estompait dans une obscurité sinistre ! Ce trou béant, au-dessous de nous, était l’enfer, à n’en pas douter, et ces hommes qui m’entouraient ne pouvaient être que des démons à demi refroidis remontés là en permission exceptionnelle.

 Je tournai à nouveau mon regard vers le volcan. Le cratère était assez bien éclairé. Sur un  mille et demi devant nous et un demi de chaque côté, le fond de l’abîme était magnifiquement éclairé ; au-delà de ces limites, le brouillard laissait pendre des rideaux transparents et faisait planer sur le paysage une pénombre trompeuse, en sorte que les feux scintillants, dans les recoins plus éloignés du cratère ressemblaient aux feux de camp de quelques grande armée. Il y avait là un vaste champ ouvert à l’imagination ! Vous pouviez imaginer de même que ces lumières fugitives étaient à une immensité de là et que, cachées dans les replis de l’obscurité qui nous en séparait, il y avait des collines, des rivières sinueuses, des étendues désolées de plaine et de désert — ou bien encore que la prodigieuse perspective s’étendait encore bien au-delà, jusqu’au foyer ! C’était incommensurable, c’était l’idée d’éternité devenant tout à coup tangible et — comment dire ? — visible à l’œil nu !

 La plus grande partie du désert qui s’étendait au-dessous de nous était aussi noir que de l’encre et apparemment lisse et plat  mais, sur plus d’un quart de mille, il était creusé, crevassé et strié de mille ruisseaux de feu liquide ! On aurait dit une carte du chemin de fer de l’Etat de Massachusetts de dimension colossale, dessinée par une succession d’éclairs sur un ciel de minuit. Imaginez cela, imaginez un ciel de nuit noire transformé en ce réseau torturé, frémissant de flammes furieuses.
 De-ci de-là, des trous luisaient, chacun d’une centaine de pieds de diamètre, dans la croûte noire de la lave, où bouillait et ondulait furieusement la matière en fusion, d’un blanc étincelant à peine teinté de jaune — parfois giclait dans toutes les directions, en torrents de lumière, tels les rayons d’une roue, qui gardaient un moment un cours assez droit, puis prenaient la forme d’immenses arcs-en-ciel, ou faisaient une série de zigzags violents, semblables à des déchirements féroces d’éclairs.

A la dure/ II En Californie  (Editions petite bibliothèque Payot / Voyageurs 171 ; traduction de Eliane  Barrault).