Exploration de l’île de Pâques

par Alphonse Pinart

Communication adressée à la Société de Géographie, dans sa séance du 6 mars 1878 et publiée en septembre 1878.

Ce fut aussi le jour de Pâques 1877, à huit heures et demie du matin, que le Seigneley se montra en vue de l’île ; et que pour la première fois, du haut du pont du navire, nous vîmes dans le lointain se dessiner à nos yeux le profil de ses côtes, où la mer venait se briser avec force. A la distance où nous nous trouvions du rivage, l’île de Pâques, de 35 kilomètres environ de circuit, située par 27° 9’ latitude sud et 111° 45’ de longitude est, malgré sa forme triangulaire et à cause même des trois principaux cônes volcaniques placés aux angles du triangle qui la limite, Kau au sud, Horni au nord, et Utuiti à l’ouest, nous semblait former un groupe de trois îlots.

Ce fut seulement à 10 heures que nous pûmes distinguer le cap Roggewen et une longue étendue de la côte est-sud-est. Basse dans cette partie, elle s’élève au nord-est entre le cap Roggeween et la pointe d’Higgins, où se trouve une falaise formée de laves rougeâtres avec nombreuses traces d’éboulement.

[…] En examinant la côte avec le plus grand soin, nous relevions le point nord-ouest le plus élevé de toute l’île, et nous arrivions, à une heure, en vue du village de Mataveri dont nous apercevions les maisons sur la hauteur, et l’église de la mission construite dans le fond d’une petite vallée.

[…] Quelques instants après, la baleinière du Seignetay nous conduisit à terre et nous abordions dans une petite anse de la baie de La Pérouse. Cette anse est ouverte au pied d’une falaise de laves rouges et poreuses dont les flancs recèlent plusieurs grottes ; notre premier soin fut de les visiter ; nous vîmes que les naturels ont coutume d’y chercher un abri lorsqu’ils viennent dans ces parages. L’une de ces grottes contenait un squelette encore enveloppé de ses nattes et plusieurs crânes que nous recueillîmes soigneusement. Sur la gauche de la plage se dressait un petit tumulus, et, sur une pointe voisine, une grande quantité de pierres entassées avec ordre marquaient l’emplacement de sépultures.

[…] Le 9 avril, malgré la pluie, nous revînmes à terre avec neuf hommes du bord, porteurs de nos instruments de précision et de nos objets de campement, et nous retrouvâmes nos Kanakes de la veille. Après avoir passé la nuit dans les grottes de la falaise, ils nous attendaient pour nous escorter jusqu’au volcan de Rumoraka. Derrière l’ancien village d’Orahé, notre attention fut attirée par une longue muraille de pierres placées les unes sur les autres. Sans grande régularité, d’une longueur de 50 m environ sur 4 m de large et 1 mètre 50 centimètres de haut ; des ossements étaient mélangés avec les matériaux de construction. Des fouilles ultérieures nous procurèrent 20 crânes et 2 squelettes complets. Un grand nombre de petits tumulus, façonnés de pierres amoncelées régulièrement, étaient échelonnées sur la muraille précitée et présentaient ceci de remarquable qu’à une certaine distance ils simulent des hommes accroupis. De forme tantôt circulaire, tantôt pyramidale, ces tumulus recouvrent des sépultures. Des cases ruinées rondes ou rectangulaires étaient associées à ces restes ; elles étaient construites avec des fragments de laves ; les toitures, faites probablement de matières végétales, avaient complètement disparu. De distance en distance, des excavations ovales et circulaires de 1 à 2 m de profondeur sur un diamètre de 3 à 12 m, sont éparses sur cet emplacement ; un mur s’élève autour de l’ouverture de chacune d’elle, et au fond croissant des bananiers, des cannes à sucre et des dratena terminalis, le tii des indigènes. L’utilité de ce mode de construction adoptée pour ces sortes de jardins que l’on pourrait appeler jardins en profondeur, s’explique par l’examen même du sol essentiellement formé de cendres volcaniques et de laves décomposées, sol très-poreux et par conséquent peu propre à retenir l’humidité nécessaire à l’accroissement des végétaux ; il fallait donc, pour obvier à cet inconvénient, creuser jusqu’à un certain point afin de rencontrer l’humidité indispensable aux plantes cultivées. Peut-être aussi les constructions avaient-ils un autre but, celui de soustraire leurs plantations à l’action destructrice des vents de mer toujours violents dans ces régions. Sur l’un des côtés du mur circulaire de ces jardins se trouve généralement une ouverture de 50 à 60 cm d’entrée à une chambre construite en pierres et ayant probablement servi d’habitation.

Entre le volcan de Roronoraka et la baie de Pérouse, le terrain set ondulé, mais ne présente pas de points élevés ; sous la pluie qui continue depuis notre départ, nous cheminons avec peine à travers de hautes verbénacées ; quelques buissons de mimosa et une espèce de graminée, maigre flore, composant le fond de la végétation. A notre droite se montrent les pics Pui et Taitapi, l’un avec son sommet horizontal simulant une table, l’autre de forme pyramidale ; à gauche, au loin, le massif montagneux de Poiki, et devant nous le volcan de Roronoraka, au pied duquel nous arrivons et dont nous commençons l’ascension. Les pentes en sont abruptes et d’un accès difficile ; une heure cependant nous suffit pour en atteindre le cratère et les statues qu’il renferme. D’une étendue de 600 m dans son plus grand diamètre ovalaire, le cratère de Roronoraka présente des parois faiblement inclinées de 180 à 200 m de profondeur, couvertes de verdure ; le fond est tapissé par une colonie de joncs et de roseaux poussant au milieu de flaques d’eau ferrugineuse et sulfureuse.

En nous dirigeant vers une sorte d’abri sous roche où nous comptons établir notre campement, nous rencontrons les premières statues. Au nombre de quarante, disposées sur le flanc inférieur du cratère en trois groupes séparés, la face tournée vers le nord, elles se ressemblent invariablement toutes ; plusieurs sont couchées ; l’une est entièrement taillée, mais non encore séparée de la roche. Du point où nous sommes, le volcan forme une falaise, à pic de 900 m de hauteur ; son ossature est trachytique, et mélangée d’une grande quantité de rochers gris à texture bréchiforme, sorte d’amalgame de cendres et de pierres ignées. Plusieurs statues sont taillées dans cette roche ; d’autres sont entièrement trachytiques. Après avoir gravi jusqu’au sommet par un sentier glissant couvert de lichens, nous pûmes constater que la face SE de ce point culminant set couverte de statues à différents degrés de fabrication.

La vue de cet atelier de statues gigantesques, les unes complètement terminées, les autres à l’état d’ébauche, nous permit d’établir la façon dont le travail était accompli, et les procédés employés pour les ériger et les mettre en place après leur achèvement définitif. L’exécution de ce travail qui, de prime abord, paraît nécessiter le concours d’une immense forêt, offre cependant une grande simplicité. Les sculpteurs choisissaient toujours, pour tailler leurs statues, une roche située sur un plan assez incliné. Ils la façonnaient dans cette roche même, sur place, et ce n’est qu’après lui avoir donné le dernier fini qu’ils s’occupaient de l’en séparer. Pour arriver à ce résultat, il suffisait de percer parallèlement en dessous un plus ou moins grand nombre de trous de huit centimètres de diamètre, comme nous nous en sommes assurés.

Une fois isolée ainsi de la roche mère, il devenait facile de la faire glisser sur la pente naturelle jusqu’à la place qui lui était assignée sur le parcours de cette pente. Là le sol avait été creusé assez profondément pour contenir le corps jusqu’au buste qui seul émergeait ; puis, insensiblement, la statue était soulevée à l’aide de fragments de rochers que l’on disposait en dessous, de manière à former un plan angulaire. La statue dressée, on achevait de combler l’excavation ; le plan de débris de rocher était enlevé et la statue était définitivement fixée. La plus grande statue debout que nous ayons vue sur ce versant S.E. mesure 7 m de haut à partir seulement du buste.

Sur le flanc du volcan, dans le voisinage des statues, de même que sur les autres statues de l’île où d’anciennes statues existent, nous rencontrons de grandes quantités d’obsidiennes taillées en forme de lames, de grattoirs et de couteaux.

Serions-nous en présence des instruments ayant servi à tailler les statues ?

Bien que surprenante au premier abord, cette supposition ne laisse pas d’être vraisemblable, surtout si l’on réfléchit au peu de dureté de la roche et à la facilité avec laquelle elle peut être entaillée.

[…] Le 6, nous nous disposons à aller visiter le volcan de Kau, dont les mesures prises par O’Higgins donnent 400 m d’altitude. Le cratère, auquel nous parvenons péniblement et dont les pentes inférieures sont à pic et couvertes de roches éboulées, peut avoir une profondeur de 200 m sur un diamètre de 1 500. Un sentier en zig zag conduit au fond qui est rempli de flaques d’eau où croissent des roseaux. La partie sud du cratère forme une falaise à pic sur la mer. Debout sur un espace de 0, 75 m à peine de largeur entre le rebord de la falaise et celui du cratère, nous apercevons à nos pieds l’aiguille de Motu Raukaau, et le sommet de Motu. Sur les flancs du cratère poussent de nombreux dracena, des fougères, uns espèce d’acacia à fleurs jaunes et odorantes, une plantation de robinia et un nombre considérable de lagenaria. Un peu au milieu de l’espace où nous sommes ; nous croyons distinguer sur le rocher des traces illisibles d’inscriptions. Nous exécutons avec peine l’ascension du flanc SO du cratère où nous trouvons plusieurs chambres souterraines ayant probablement servi autrefois aux insulaires lorsqu’ils venaient assister à l’élection de leurs chefs.

On pénètre dans ces chambres par une petite porte de 0,60 m de haut ; au centre une ouverture recouverte de dalles plates était destinée au passage de l’air ou de la fumée ; devant la porte, après que nous eûmes déblayé le terrain, nous trouvâmes une plate forme qui donnait accès à l’entrée ; de chaque côté, un mur en pierres sèches se reliait aux façades de ces souterrains. Notre exploration du volcan terminée, nous rentrâmes au village de Mataveri.

Ce n’est point le moment de donner un aperçu même rapide des productions naturelles de l’île ; les rares mammifères qu’elle nourrit, les végétaux de son sol de laves, seront ultérieurement décrits ; pour l’instant, nous avons atteint la limite que nous nous étions imposée […]

Quelques heures encore, et le Seignelay laissant derrière lui un panache de fumée, ne nous permettait plus d’entrevoir qu’à travers les vapeurs du couchant le mouillage de Hanga-Roa.