La visite de l'Etna par Guy de Maupassant en 1890

Ce texte remarquable de Guy de Maupassant, tiré de "La vie errante", est illustré par de nombreuses photos, au fur et à mesure de la découverte et de l'ascension de l'Etna par cet écrivain-voyageur.  Celui-ci découvrit aussi le Vulcano, où sa description est également magnifique. Pour ceux qui désirent faire de la littérature comparée ils peuvent également aller sur la page d'Alexandre Dumas et de son ascension de l'Etna.

Partons avec Maupassant à la conquête du sommet de l'Etna :

Un homme n’aurait à passer qu’un jour en Sicile et demanderait : «  Que faut-il y voir ? ». Je lui répondrais sans hésiter : « Taormine. »…

... Celui de Taormine (le théâtre grec) est si merveilleusement placé qu’il ne doit pas exister, par le monde entier, un autre point comparable…

Le théâtre grec de Taormine. Photo Dominique Decobecq.

puis à droite , au-dessus de tout, dominant tout, emplissant la moitié du ciel de sa masse, l’Etna couvert de neige, et qui fume, là-bas….

Mais nous repartons vers Catane, d’où je veux gravir le volcan. De temps en temps, entre deux monts, on l’aperçoit coiffé d’un nuage immobile de vapeurs sorties du cratère. Partout autour de nous, le sol est brun, d’une couleur de bronze. Le train court sur un rivage de lave.
Le monstre est loin, pourtant, à trente-six ou quarante km, peut-être. On comprend alors combien il est énorme. De sa gueule noire et démesurée, il a vomi, de temps en temps, un flot brûlant de bitume qui, coulant sur ses pentes douces ou rapides, comblant des vallées, ensevelissant des villages, noyant des hommes comme un fleuve, est venu s’éteindre dans la mer en la refoulant devant lui.

Le village de Mascali détruit, en 1928, par les coulées de l'Etna

Ils ont fait des falaises, des montagnes, des ravins, ces flots lents, pâteux et rouges, devenus sombres en se durcissant, ils ont étendu, tout autour de l’immense volcan, un pays noir et bizarre, crevassé, bosselé, tortueux, invraisemblable, dessine par le hasard des éruptions et la fantaisie effrayante des laves chaudes.
un bras de lave de l'Etna sortant du cratère Sud-Est. Photo Dominique Decobecq

Quelquefois, l’Etna demeure tranquille pendant des siècles, soufflant seulement dans le ciel la fumée pesante de son cratère. Alors, sous les pluies et sous le soleil, les laves des anciennes coulées se pulvérisent, deviennent une sorte de cendre, de terre sablonneuse et noire, où poussent des oliviers, des orangers, des citronniers, des grenadiers, des vignes, des récoltes.
Rien de plus vert, de plus joli, de plus charmant que Acireale, au milieu d’un bois d’orangers et d’oliviers. Puis, parfois, à travers les arbres, on aperçoit de nouveau un large flot noir qui a résisté au temps, qui a gardé les formes de tous les bouillonnements, des contours extraordinaires, des apparences de bêtes enlacées, de membres tordus….

Il est quatre heures de l’après-midi. L’ardent soleil des pays orientaux tombe sur cette terre étrange, la chauffe et la brûle.
Les bêtes vont lentement, d’un pas accablé, dans la poussière, qui s’élève autour d’elles comme un nuage.
La dernière, qui porte les paquets et les provisions, s’arrête à tout instant, semble désolée par la nécessité de refaire, encore une fois, ce voyage inutile et pénible.
Autour de nous, maintenant, ce sont des vignes, des vignes plantées dans la lave, les unes jeunes, les autres vieilles.

Puis voici une lande, une lande de lave couverte de genêts fleuris, une lande d’or ; puis nous traversons l’énorme coulée de 1882 ; et nous demeurons effarés devant ce fleuve immense, noir et immobile, devant ce fleuve bouillonnant et pétrifié, venu de là-haut, du sommet qui fume, si loin, si loin, à 20 km environ. Il a suivi des vallées, contourné des pics, traversé des plaines, ce fleuve ; et le voici à présent près de nous, arrête soudain dans sa marche quand sa source de feu s’est tarie.

Nous montons, laissant à gauche les monts Rossi, et découvrant sans cesse d’autres monts, innombrables, appelés par les guides les fils de l’Etna, poussés autour du monstre, qui porte ainsi un collier de volcans. Ils sont trois cent cinquante environ, ces noirs enfants de l’aïeul, et beaucoup d’entre eux atteignent la taille du Vésuve.

Un fils de l'Etna. photo Dominique Decobecq
Maintenant, nous traversons un maigre bois poussé toujours dans la lave, et soudain le vent s’élève. C’est d’abord un souffle brusque et violent qui suit un moment de  calme, puis une rafale furieuse, à peine interrompue, qui soulève et emporte un flot épais de poussière.
Nous nous arrêtons derrière une muraille de lave pour attendre, et nous demeurons là jusqu’à la nuit. Il faut enfin repartir, bien que la tempête continue.
Et, peu à peu, le froid nous prend, ce froid pénétrant des montagnes, qui gèle le sang et paralyse les membres. Il semble caché, embusqué dans le vent ; il pique les yeux et mord la peau de sa morsure glacée….
Voici enfin la Casa del Bosco, sorte de hutte habitée par 5 ou 6 bûcherons. Le guide déclare qu’il est impossible d’aller plus loin par cet ouragan et nous demandons l’hospitalité pour la nuit. Les hommes se relèvent, allument du feu et nous cèdent deux maigres paillasses qui semblent ne contenir que des puces. Toute la cabane frissonne et tremble sous les secousses de la tempête, et l’air passe avec furie par les tuiles, disjointes du toit.
Nous ne verrons pas le lever du soleil sur le sommet de la montagne ; après quelques heures de repos sans sommeil, nous repartons. Le jour est venu et le vent se calme.
Autour de nous s’étend maintenant un pays noir et vallonné, montant doucement vers la région des neiges qui brillent, aveuglantes, au pied du dernier cône, haut de trois cents mètres.

Bien que le soleil s’élève au milieu d’un ciel tout bleu, le froid, le cruel froid des grands sommets, nous engourdit les doigts et nous brûle la peau. Nos mulets, l’un derrière l’autre, suivent lentement le sentier tortueux qui contourne toutes les fantaisies de la lave.
Voici la première plaine de neige. On l’évite par un crochet. mais une autre la suit bientôt, qu’il faut traverser en ligne droite. Les bêtes hésitent, la tâtent du pied, s’avancent avec précaution. Soudain, j’ai la sensation brusque de m’engloutir dans  le sol. les deux jambes de devant de mon mulet, crevant la croûte qui les porte, ont pénétré jusqu’au poitrail. La bête se débat, affolée, se relève ; enfonce de nouveau des quatre pieds, se relève encore, pour retomber toujours.
Les autres en font autant. Nous devons sauter à terre, les calmer, les aider, les traîner. À tout instant, elles plongent ainsi jusqu’au ventre dans cette mousse blanche et froide où nos pieds aussi pénètrent parfois jusqu’aux genoux.

Les cratères Sylvestri (Etna), Photo Dominique Deccobecq

Entre ces passages de neige qui comble les vallons, nous retrouvons la lave, de grandes plaines de lave pareilles à des champs immenses de velours noir, brillant sous le soleil avec autant d’éclat que la neige elle-même. C’est la région déserte, la région morte, qui semble en deuil, toute blanche et toute noire, aveuglante, horrible et superbe, inoubliable.

Etna. Photo Dominique Decobecq

Après quatre heures de marche et d’efforts, nous atteignons la Casa Inglese, petite maison de pierre, entourée de glace, presque ensevelie sous la neige au pied du dernier cône qui se dresse derrière, énorme et tout droit couronné de fumée.
C’est ici qu’on passe ordinairement la nuit, sur la paille, pour aller voir se lever le soleil au bord du cratère. Nous y laissons les mulets et nous commençons à gravir ce mur effrayant de cendre durcie qui cède sous le pied, où l’on ne peut s’accrocher, se retenir à rien, où l’on redescend un pas sur trois. On va soufflant, haletant, enfonçant dans le sol mou le bâton ferré, s’arrêtant à tout moment.

Montée aux cratères sommitaux de l'Etna. Photo Dominique Decobecq

On doit alors piquer entre ses jambes ce bâton, pour ne point glisser et redescendre, car la pente est si rapide qu’on n’y peut même tenir assis.
Il faut une heure environ pour gravir ces trois cents mètres. Depuis quelque temps, déjà, des vapeurs de soufre nous prennent à la gorge. Nous avons aperçu, tantôt sur la droite, tantôt sur la  gauche, de grands jets de fumée  sortant par des fissures du sol ; nous avons posé nos mains sur de grosses pierres brûlantes. Enfin nous atteignons une étroite plate-forme.
Devant nous, une nuée épaisse s’élève lentement, comme un rideau blanc qui monte, qui sort de terre. Nous avançons encore de quelques pas, le nez et la bouche enveloppés, pour n’être point suffoqués par le soufre et soudain, devant nos pieds, s’ouvre un prodigieux, un effroyable abîme qui mesure environ cinq kilomètres de circonférence. On distingue à peine, à travers les vapeurs suffocantes, l’autre bord de ce trou monstrueux, large de mille cinq cents mètres, et dont la muraille toute droite s’enfonce vers le mystérieux et terrible pays du feu.

Pente Est des cratères de l'Etna. Au premier plan on peut observer un névé recouvert de cendres. Photo D. Decobecq

La bête est calme. Elle dort au fond, tout au fond. Seule la lourde fumée s’échappe de la prodigieuse cheminée, haute de 3 312 m.
Autour de nous c’est plus étrange encore. Toute la Sicile est cachée par des brumes qui s’arrêtent au bord des côtes, voilant seulement la terre, de sorte que nous sommes en plein ciel, au milieu des mers, au-dessus des nuages, si haut, si haut, que la Méditerranée, s’étendant partout à perte de vue, a l’air d’être encore du ciel bleu. L’azur nous enveloppe de tous les côtés. Nous sommes debout sur un mont surprenant, sorti des nuages et noyé dans le ciel, qui s’étend sur nos têtes, sous nos pieds, partout.
Mais, peu à peu, les nuées répandues sur l’île s’élèvent autour de nous, enfermant bientôt l’immense volcan au milieu d’un cercle de nuages, d’un gouffre de nuages. Nous sommes maintenant, à notre tour, au fond d’un cratère tout blanc, d’où l’on n’aperçoit plus que le firmament bleu, là-haut, en regardant en l’air.
Le cratère Nord-Est de l'Etna avec à l'intérieur un cône de scories. Photo Dominique Decobecq
En d’autres jours, le spectacle est tout différent, dit-on. On attend le lever du soleil qui apparaît derrière les côtes de la Calabre. Elles jettent au loin leur ombre sur la mer, jusqu’au pied de l’Etna, dont la silhouette sombre et démesurée couvre la Sicile entière de son immense triangle, qui s’efface à mesure que l’astre s’élève. On découvre alors un panorama ayant plus de quatre cents km de diamètre, et mille trois cents de circonférence, avec l’Italie au nord et les îles Lipari, dont les deux volcans (Vulcano et Stromboli) semblent saluer leur père ; puis, tout au sud , Malte, à peine visible. dans les ports de la Sicile, les navires ont l’air d’insectes sur la mer.