La visite de l'Etna par Guy de Maupassant en 1890
Ce texte remarquable de Guy de Maupassant,
tiré de "La vie errante", est illustré par de nombreuses
photos, au fur et à mesure de la découverte et de l'ascension
de l'Etna par cet écrivain-voyageur.
Celui-ci découvrit aussi le Vulcano,
où sa description est également
magnifique. Pour ceux qui désirent faire de la littérature
comparée ils peuvent également aller sur la page d'Alexandre
Dumas et de son ascension de l'Etna.
Partons avec Maupassant à
la conquête du sommet de l'Etna :
Un homme n’aurait à passer qu’un jour en Sicile
et demanderait : « Que faut-il y voir ? ». Je lui répondrais
sans hésiter : « Taormine. »…
... Celui de Taormine (le théâtre grec) est
si merveilleusement placé qu’il ne doit pas exister, par le monde
entier, un autre point comparable…

puis à droite , au-dessus de tout, dominant tout,
emplissant la moitié du ciel de sa masse, l’Etna
couvert de neige, et qui fume, là-bas….

Mais nous repartons vers Catane, d’où je veux gravir
le volcan. De temps en temps, entre deux monts, on l’aperçoit coiffé
d’un nuage immobile de vapeurs sorties du cratère. Partout autour
de nous, le sol est brun, d’une couleur de bronze. Le train court sur un
rivage de lave.
Le monstre est loin, pourtant, à trente-six ou
quarante km, peut-être. On comprend alors combien il est énorme.
De sa gueule noire et démesurée, il a vomi, de temps en temps,
un flot brûlant de bitume qui, coulant sur ses pentes douces ou rapides,
comblant des vallées, ensevelissant des villages, noyant des hommes
comme un fleuve, est venu s’éteindre dans la mer en la refoulant
devant lui.
Ils ont fait des falaises, des montagnes, des ravins,
ces flots lents, pâteux et rouges, devenus sombres en se durcissant,
ils ont étendu, tout autour de l’immense volcan, un pays noir et
bizarre, crevassé, bosselé, tortueux, invraisemblable, dessine
par le hasard des éruptions
et la fantaisie effrayante des laves chaudes.

Quelquefois, l’Etna demeure tranquille
pendant des siècles, soufflant seulement dans le ciel la fumée
pesante de son cratère. Alors, sous les pluies et sous le soleil,
les laves des anciennes coulées se pulvérisent, deviennent
une sorte de cendre, de terre sablonneuse et noire, où poussent
des oliviers, des orangers, des citronniers, des grenadiers, des vignes,
des récoltes.
Rien de plus vert, de plus joli, de plus charmant que
Acireale, au milieu d’un bois d’orangers et d’oliviers. Puis, parfois,
à travers les arbres, on aperçoit de nouveau un large flot
noir qui a résisté au temps, qui a gardé les formes
de tous les bouillonnements, des contours extraordinaires, des apparences
de bêtes enlacées, de membres tordus….
Il est quatre heures de l’après-midi. L’ardent
soleil des pays orientaux tombe sur cette terre étrange, la chauffe
et la brûle.
Les bêtes vont lentement, d’un pas accablé,
dans la poussière, qui s’élève autour d’elles comme
un nuage.
La dernière, qui porte les paquets et les provisions,
s’arrête à tout instant, semble désolée par
la nécessité de refaire, encore une fois, ce voyage inutile
et pénible.
Autour de nous, maintenant, ce sont des vignes, des vignes
plantées dans la lave, les unes jeunes, les autres vieilles.
Puis voici une lande, une lande de lave couverte de genêts
fleuris, une lande d’or ; puis nous traversons l’énorme coulée
de 1882 ; et nous demeurons effarés devant ce fleuve immense, noir
et immobile, devant ce fleuve bouillonnant et pétrifié, venu
de là-haut, du sommet qui fume, si loin, si loin, à 20 km
environ. Il a suivi des vallées, contourné des pics, traversé
des plaines, ce fleuve ; et le voici à présent près
de nous, arrête soudain dans sa marche quand sa source de feu s’est
tarie.

Nous montons, laissant à gauche les monts Rossi,
et découvrant sans cesse d’autres monts, innombrables, appelés
par les guides les fils de l’Etna, poussés autour du monstre, qui
porte ainsi un collier de volcans. Ils sont trois cent cinquante environ,
ces noirs enfants de l’aïeul, et beaucoup d’entre eux atteignent la
taille du Vésuve.
Maintenant, nous traversons un maigre bois poussé
toujours dans la lave, et soudain le vent s’élève. C’est
d’abord un souffle brusque et violent qui suit un moment de calme,
puis une rafale furieuse, à peine interrompue, qui soulève
et emporte un flot épais de poussière.
Nous nous arrêtons derrière une muraille
de lave pour attendre, et nous demeurons là jusqu’à la nuit.
Il faut enfin repartir, bien que la tempête continue.
Et, peu à peu, le froid nous prend, ce froid pénétrant
des montagnes, qui gèle le sang et paralyse les membres. Il semble
caché, embusqué dans le vent ; il pique les yeux et mord
la peau de sa morsure glacée….
Voici enfin la Casa del Bosco, sorte de hutte habitée
par 5 ou 6 bûcherons. Le guide déclare qu’il est impossible
d’aller plus loin par cet ouragan et nous demandons l’hospitalité
pour la nuit. Les hommes se relèvent, allument du feu et nous cèdent
deux maigres paillasses qui semblent ne contenir que des puces. Toute la
cabane frissonne et tremble sous les secousses de la tempête, et
l’air passe avec furie par les tuiles, disjointes du toit.
Nous ne verrons pas le lever du soleil sur le sommet
de la montagne ; après quelques heures de repos sans sommeil, nous
repartons. Le jour est venu et le vent se calme.
Autour de nous s’étend maintenant un pays noir
et vallonné, montant doucement vers la région des neiges
qui brillent, aveuglantes, au pied du dernier cône, haut de trois
cents mètres.

Bien que le soleil s’élève au milieu d’un
ciel tout bleu, le froid, le cruel froid des grands sommets, nous engourdit
les doigts et nous brûle la peau. Nos mulets, l’un derrière
l’autre, suivent lentement le sentier tortueux qui contourne toutes les
fantaisies de la lave.
Voici la première plaine de neige. On l’évite
par un crochet. mais une autre la suit bientôt, qu’il faut traverser
en ligne droite. Les bêtes hésitent, la tâtent du pied,
s’avancent avec précaution. Soudain, j’ai la sensation brusque de
m’engloutir dans le sol. les deux jambes de devant de mon mulet,
crevant la croûte qui les porte, ont pénétré
jusqu’au poitrail. La bête se débat, affolée, se relève
; enfonce de nouveau des quatre pieds, se relève encore, pour retomber
toujours.
Les autres en font autant. Nous devons sauter à
terre, les calmer, les aider, les traîner. À tout instant,
elles plongent ainsi jusqu’au ventre dans cette mousse blanche et froide
où nos pieds aussi pénètrent parfois jusqu’aux genoux.
Entre ces passages de neige qui comble les vallons, nous
retrouvons la lave, de grandes plaines de lave pareilles à des champs
immenses de velours noir, brillant sous le soleil avec autant d’éclat
que la neige elle-même. C’est la région déserte, la
région morte, qui semble en deuil, toute blanche et toute noire,
aveuglante, horrible et superbe, inoubliable.

Après quatre heures de marche et d’efforts, nous atteignons
la Casa Inglese, petite maison de pierre, entourée de glace,
presque ensevelie sous la neige au pied du dernier cône qui se dresse
derrière, énorme et tout droit couronné de fumée.
C’est ici qu’on passe ordinairement la nuit, sur la paille,
pour aller voir se lever le soleil au bord du cratère. Nous y laissons
les mulets et nous commençons à gravir ce mur effrayant de
cendre durcie qui cède sous le pied, où l’on ne peut s’accrocher,
se retenir à rien, où l’on redescend un pas sur trois. On
va soufflant, haletant, enfonçant dans le sol mou le bâton
ferré, s’arrêtant à tout moment.

On doit alors piquer entre ses jambes ce bâton, pour
ne point glisser et redescendre, car la pente est si rapide qu’on n’y peut
même tenir assis.
Il faut une heure environ pour gravir ces trois cents
mètres. Depuis quelque temps, déjà, des vapeurs de
soufre nous prennent à la gorge. Nous avons aperçu, tantôt
sur la droite, tantôt sur la gauche, de grands jets de fumée
sortant par des fissures du sol ; nous avons posé nos mains sur
de grosses pierres brûlantes. Enfin nous atteignons une étroite
plate-forme.
Devant nous, une nuée épaisse s’élève
lentement, comme un rideau blanc qui monte, qui sort de terre. Nous avançons
encore de quelques pas, le nez et la bouche enveloppés, pour n’être
point suffoqués par le soufre et soudain, devant nos pieds, s’ouvre
un prodigieux, un effroyable abîme qui mesure environ cinq kilomètres
de circonférence. On distingue à peine, à travers
les vapeurs suffocantes, l’autre bord de ce trou monstrueux, large de mille
cinq cents mètres, et dont la muraille toute droite s’enfonce vers
le mystérieux et terrible pays du feu.

La bête est calme. Elle dort au fond, tout au fond.
Seule la lourde fumée s’échappe de la prodigieuse cheminée,
haute de 3 312 m.
Autour de nous c’est plus étrange encore. Toute
la Sicile est cachée par des brumes qui s’arrêtent au bord
des côtes, voilant seulement la terre, de sorte que nous sommes en
plein ciel, au milieu des mers, au-dessus des nuages, si haut, si haut,
que la Méditerranée, s’étendant partout à perte
de vue, a l’air d’être encore du ciel bleu. L’azur nous enveloppe
de tous les côtés. Nous sommes debout sur un mont surprenant,
sorti des nuages et noyé dans le ciel, qui s’étend sur nos
têtes, sous nos pieds, partout.
Mais, peu à peu, les nuées répandues
sur l’île s’élèvent autour de nous, enfermant bientôt
l’immense volcan au milieu d’un cercle de nuages, d’un gouffre de nuages.
Nous sommes maintenant, à notre tour, au fond d’un cratère
tout blanc, d’où l’on n’aperçoit plus que le firmament bleu,
là-haut, en regardant en l’air.
En d’autres jours, le spectacle est tout différent,
dit-on. On attend le lever du soleil qui apparaît derrière
les côtes de la Calabre. Elles jettent au loin leur ombre sur la
mer, jusqu’au pied de l’Etna, dont la silhouette sombre et démesurée
couvre la Sicile entière de son immense triangle, qui s’efface à
mesure que l’astre s’élève. On découvre alors un panorama
ayant plus de quatre cents km de diamètre, et mille trois cents
de circonférence, avec l’Italie au nord et les îles Lipari,
dont les deux volcans (Vulcano et Stromboli)
semblent saluer leur père ; puis, tout au sud , Malte, à
peine visible. dans les ports de la Sicile, les navires ont l’air d’insectes
sur la mer.