L’exploration de île Julia

par Constant Prévost

le 27, 28, et 29 septembre 1831

Cet extrait de texte, du bulletin de la Société Géologique de France, séance du 7 novembre  1831, relate le débarquement, l'exploration et l'étude de l'île volcanique, qui surgit en juillet 1831, entre l'île de Pantelleria et la Sicile. L'apparition et la disparition de cette île au bout de quelques mois, fut à l'époque un événement naturel de première importance pour les géologues, les sociétés scientifiques et des écrivains comme Alexandre Dumas. L'apparition de cette île intéressa également les amirautés. Cette île apparut si soudainement en Méditerranée, devenait, en effet, un site stratégique important et les flottes anglaises, du royaume de Naples, de France débarquèrent et plantèrent leur drapeau sur cette île mystérieuse.  De ce fait cette île fut baptisée successivement Nérita, de Ferdinandea, de Gaem, de Hotham, de Corao et de Julia.

    Julia fut surtout une révélation pour les géologues de l'époque qui se disputaient entre deux écoles : ceux des cratères de soulèvement et ceux des cratères d'accumulation. L'existence de ces deux écoles témoignent d'une connaisssance encore parcellaire sur la morphologie et la mise en place des reliefs volcaniques. Constant Prévost en décrivant parfaitement la structure de l'île Julia, veut démontrer qu'il n'est pas en présence d'un cratère de soulèvement, mais d'un cratère dû à l'accumulation de projections et de lambeaux volcaniques de part et d'autre de la bouche explosive.
 

    Ce volcan sous-marin a fait parlé de lui en 2005 et des plongées ont été réalisées par une équipe italienne, qui a déjà posé une plaque   http://www.educeth.ch/stromboli/others/ferdinandea/ferdinandea02-en.html

Le texte de Constant Prévost

“Nous dépassâmes l’île Maretimo, et le soir, sur les cinq heures, la vigie placée dans les mâts signala une terre de laquelle s’élevait de la fumée ; étant monté sur les hunes, nous aperçûmes en effet distinctement l’île qui avait assez bien la forme de deux pitons réunis par une terre plus basse.
     Nous étions à 18 milles, et nous voyions par moment des bouffées d'une vapeur blanche qui s’élevaient du côté du Sud, principalement à une hauteur double de celle de l’île ; à plusieurs reprises et lorsque nous étions sous le vent, nous sentîmes une odeur sulfureuse plus analogue à celle de la lignite pyriteuse en combustion qu’à celle de l’hydrogène sulfuré.
     Le 26 septembre, le vent étant contraire et la mer très grosse, nous fûmes obligés de nous éloigner ; dans la nuit du 26 au 27, nous fûmes même assaillis par une tempête affreuse. Les yeux fixés sur le point où devait se trouver le volcan, pour voir si quelque lueur s’en échappait, je n’aperçus aucun indice d’éruption lumineuse ; seulement l’odeur sulfureuse, qui arrivait par intervalle jusqu’au bâtiment, était suffocante.

    Le 27 au matin, nous parvînmes à nous rapprocher, malgré une mer très houleuse ; vers midi, nous étions à 8 milles environ, alors nous tournâmes l’île, et pûmes en prendre un grand nombre de vues sous différents aspects. Elle paraissait comme une masse noire, solide, ayant tantôt la forme d’un dôme surbaissé, dont la base était triple de sa hauteur, tantôt celle de deux collines inégales, séparés par un large vallon : ses bords s’élevaient à pic, à l’exception du côté d’où la vapeur sortait avec plus d’abondance ; celle-ci s’échappait visiblement de la surface de la mer et même à une assez grande distance (30 à 40 pieds).
 Les arêtes vives des escarpements, la couleur d’un brun brillant et parfois gras de ces faces abruptes, la forme générale de l’île rappelaient un massif de roches solides ; et si, me laissant guider par l’analogie, j’avais dû m’en tenir à des conjonctures, j’aurais cru avoir sous les yeux un cirque formé par du basalte,  de la serpentine ou du porphyre, figurant un véritable cratère de soulèvement, dans le centre duquel l’eau de mer serait venue s'engouffrer, ainsi qu’on l’a avancé dans les relations précédentes ; toutes ces apparences m’auraient conduit à une erreur, ainsi que les observations des jours suivants me l’ont démontré.

    La nuit du 27 au 28 fut encore très orageuse et la mer était très forte. Le 28 au matin, nous pûmes cependant approcher jusqu'à deux milles, et voir alors distinctement que la vapeur s’élevait, non seulement de la mer, mais encore d’une cavité séparée de celle-ci, par un bord très mince, du côté du Sud.
     Quoique nous voyions la mer briser avec une grande violence sur toute la circonférence de la falaise à pic, je demandai au capitaine à faire une tentative ; un autre motif d’appréhension était la couleur d’un jaune verdâtre de l’eau qui entourait l’île, couleur qui contrastait avec celle d’un bleu indigo de la pleine mer, et qui semblait annoncer soit des écueils, soit des courants rapides, dans une eau modifiée par l’action volcanique souterraine.
     A midi la mer était un peu tombée, le capitaine voulut bien faire mettre un canot à notre disposition. En moins d’une heure, nous arrivâmes sur les brisans ; nous reconnûmes alors que ceux-ci étaient produits par la lame qui venait frapper avec force contre une plage courte, et terminée brusquement par une pente rapide et non par des roches solides. L’eau vert-jaunâtre dans laquelle nous étions et qui était couverte d’une énorme écume rousse, avait une saveur sensiblement acide, toutefois moins amère que celle de la grande mer. Sa température était aussi plus élevée, mais de quelques degrés seulement, de 21 à 23°. Nous sondâmes à environ 30 brasses du rivage, et nous trouvâmes le fond à 40 ou 50 brasses.
     Nous nous étions dirigés vers le seul point où, de la surface de l’île, on peut descendre par une pente douce vers la mer ; c’est une espèce de golfe.
     Les vagues roulaient sur elles-mêmes en s’élevant de 12 à 15 pieds lorsqu’elles frappaient le rivage, à 30 pieds sur notre gauche ; ces vagues semblaient s’élancer en vapeur dans l’atmosphère ; à une pareille distance à droite, la mer semblait briser sur un banc qui se serait étendu à plus d’un mille au large. Les marins pensèrent, d’un commun accord, qu’il y aurait imprudence à tenter le débarquement dans ce moment.
     Nous n'’étions qu'’à 40 brasses de l’'île, je pus bien à cette distance me convaincre qu’au moins pour la partie que nous avions sous les yeux, l’île était formée de matières meubles et pulvérulentes (cendres, lapilli, scories), qui étaient retombées, après avoir été projetées en l’air pendant les éruptions.
 Je n’aperçus aucun indice de roches solides soulevées ; mais je reconnus bien distinctement l’existence d’un cratère ou entonnoir presque central, duquel s’élevaient d’épaisses colonnes de vapeur, et dont les parois étaient enduites d’efflorescences salines blanches.
     Deux marins gagnèrent l’île à la nage, et s'élevèrent jusqu’au bord du cratère, marchant sur des cendres et des scories brûlantes, et au milieu des vapeurs qui s’exhalaient du sol ; ils nous annoncèrent que le cratère était rempli d’une eau roussâtre et bouillante, formant un lac d’environ 80 pieds de diamètre. Parmi les morceaux rapportés, je trouvai un fragment de calcaire blanc, ayant tous les caractères de la dolomie.

    Dans la nuit du 28 au 29, nous fûmes portés par des courants vers les côtes de Sicile, et nous trouvâmes le matin à plus de 6 milles du volcan, sans pouvoir en approcher davantage. Le calme étant survenu, un canot fut de nouveau mis à la mer vers dix heures ; j’avais fait mes préparatifs, fait disposer des bouteilles, des flacons, des boites de fer-blanc, nous prîmes des thermomètres, et une machine faite à bord pour puiser l’eau à différentes profondeurs.

     Les observations faites les 26, 27 et 28 par le capitaine, M. Lapierre, l’ayant convaincu que le nouveau volcan n‘est pas placé sur le point où Smith indique dans sa carte marine le banc de Nerita ; qu’au contraire, cet îlot volcanique est situé sur un fond qui avait 5 à 700 pieds d’eau ; nous pensâmes ensemble qu’il y aurait de graves inconvénients pour les marins à donner à la nouvelle île le nom de Nerita qui a déjà été proposé ; et comme le phénomène a paru dans le mois de juillet, nous convînmes de désigner la nouvelle île sous le nom de Julia, nom sonore, dont la terminaison italienne et harmonieuse peut facilement être adoptée par les habitants les plus rapprochés ; en conséquence nous préparâmes une planche de deux pieds de long, sur laquelle nous clouâmes une bande de drap bleu de six pouces de large et une autre de drap rouge de pareille largeur. Sur sa parie moyenne, peinte en blanc, j’écrivis en lettre de trois pouces de hauteur :
 
 

ILE JULIA
Etat-major du brick  La Fléche,
MM. C. Prévost, professeur de géologie à Paris,
E. Joinville, peintre.

27, 28, et 29 septembre 1831

     Nous mîmes deux heures à traverser l’espace qui séparait le brick du volcan.
     A un mile de distance, nous commençâmes à traverser des courants d’eau jaunâtre, dont je remplis quelques bouteilles et pris la température. Des courants de pareille couleur semblaient partir, comme des rayons, d’une zone semblable qui entourait l’île. La sonde nous donna 40, 50 et 60 brasses dans les eaux, en approchant de l’île jusqu’à 200 pieds des bords. A un mille, on trouvait 100 brasses.
     Abordés à une heure et demie, nous nous distribuâmes les rôles. MM. Aragon et Barlet, directeurs de l’expédition maritime, se chargèrent de mesurer la circonférence de l’île, qu’ils trouvèrent être d’environ 700 mètres sur 70 de hauteur ; le docteur Baud fit toutes les expériences thermométriques. M. Defranlieu fit sonder dans le cratère et puiser de l’eau dans les diverses profondeurs et sur les différents bords. M. Joinville prit des dessins, parmi lesquels se trouve une vue de l’intérieur du cratère. Enfin, M; Derussat fit hisser le pavillon tricolore sur le point le plus élevé de l’île et fixer l’écriteau que nous avions préparé ; non pas pour prendre possession, par une vaine et ridicule cérémonie, d’un tas de cendres surgi au milieu es mers, mais pour constater notre présence, et pour apprendre à ceux qui viendront après nous que la France ne laisse pas échapper l’occasion de montrer l’intérêt qu’elle prend aux questions scientifiques dont la solution peut étendre le domaine des connaissances positives.
     Je me mis en devoir de parcourir tous les points de notre îlot pour rechercher surtout si en quelque endroit des matières appartenant au fond de la mer, n’auraient pas été soulevées ou projetées. Après avoir gravi la plus haute cime au milieu des scories brûlantes, après avoir deux fois fait le tour entier des falaises, je fus assuré que ce monticule dont la base était peut être à 5 à 600 pieds dans la mer était entièrement composé, comme je l’avais présumé le 28 de matières pulvérulentes, de fragments de scories de toutes les dimensions, jusqu’à celle de 2 pieds cubes au plus ; je trouvai quelques blocs dont le centre très dur avait l’aspect et la consistance de la lave, mais ces masses globulaires avaient été projetées.
     Enfin, l’îlot entier me parut être, comme tous les cratères d’éruption, un amas conique autour d’une cavité également conique, mais renversée. En effet, examinant les parois intérieures du cratère, on voit que celle-ci ont une pente d’environ 45° et dans les coupes latérales produites par les éboulements, on distingue que la stratification est parallèle à cette ligne de pente, tandis que du côté extérieur les mêmes matériaux sont disposés dans un sens opposé.
     Quand à la coupure à pic des falaises, il est facile de voir qu’est l’effet postérieur des éboulements causés, soit par des secousses imprimées au sol, soit plus probablement par l’action des flots qui, entraînant les matières meubles accessibles à cette action, ont successivement miné les bords ; ceux-ci se trouvant en surplomb sont tombés ; tous les jours ils se dégradent ; et c’est déjà aux dépens des éboulements qu’il s’est formé autour de l’île, une plage, sorte de bourrelet de 15 à 20 pieds de largeur qui se termine brusquement en pente dans la mer.
     D’après cette manière de voir, il est facile de reconnaître que les éboulements continuant à avoir lieu par la cause qui les produit tous les jours, l’île s’abaissera graduellement, jusqu’à ce qu’une grosse mer venant à enlever tout ce qui restera au-dessus de son niveau, il n’y aura plus à la place qu’un banc de sable volcanique, d’autant plus dangereux qu’il sera difficile d’en avoir connaissance à quelques distance.
     Les bords actuels du cratère sont d’inégales hauteur et épaisseur. Du côté du Nord, l’élévation est d’environ 200 pieds, tandis qu’elle n’est que de 30 ou 40 au Sud.
    L’eau contenue dans le cratère paraît être au niveau de la mer, elle est d’un jaune orange, couverte d’une écume épaisse ; les scories qui bordent le bassin sont enduites de fer hydroxidé.
     Des vapeurs blanches s’élèvent continuellement, non seulement de la surface de l’eau qui semble être en ébullition, mais de tout le sol, par de nombreuses fissures. C’est surtout du côté Sud que ces vapeurs sont les plus abondantes, et comme je l’ai déjà dit, elles sortent de la plage, et de la mer elle-même, en dehors du cratère. Aussi n’est ce pas sans peine que nous parvînmes à faire le tour complet de l’île, en passant à travers cette étuve de vapeurs brûlantes, et parfois suffocantes, car l’odeur sulfureuse n’était pas toujours sensible, lorsque nous étions au centre de la colonne de vapeur. Dans un espace, qui peut avoir 50 à 60 pieds de long, le sable noir de la plage est véritablement brûlant ; le thermomètre indiquait sur le sol baigné par la mer, à chaque flot, une température de 81 à 85 ° ; l’eau qui restait dans les dépressions semblait bouillir ; mais en y plongeant la main je ne la trouvai pas assez chaude pour qu’elle pût s’évaporer ; enfonçant ma main à quelques pouces dans le sable brûlant de la surface, je le trouvai frais. Dans une de ces expériences, l’un de mes doigts s’étant trouvé sur le trajet d’une bulle de gaz ou de vapeur qui, visiblement était partie d’une grande profondeur, je fus vivement brûlé, et convaincu que l’ébullition était produite par des bulles qui venaient de l’intérieur de la terre ; chacune d’elles projetait même avec une légère détonation, du sable et des grains volcaniques représentant autant de petits cratères d’éruption. Parmi ces milliers de volcan en miniature, j’en fis remarque un qui me servit à donner à mes compagnons de voyage une idée de la manière dont l’île Julia avait été formée. Il avait environ un pied de diamètre, c’est-à-dire que le sable et les scories lancés continuellement par lui, jusqu’à 2 pieds de haut, avaient formé autour de la bouche d’éruption une sorte de taupinière d’un pied de base sur 5 à 6 pouces de hauteur, je fis ébouler les parois extérieures de ce cône, et j’en fis un cratère semblable à l’île Julia.
     Je cherchai en vain à enflammer le gaz qui s’échappait ainsi du sol ; il me parut sans odeur ; mais à quelques pas, des vapeurs sulfureuses sortaient des parois du grand cratère, et déposaient du soufre et du muriate de soude sur les parois environnantes ? L’eau du bassin intérieur était à une température de 95 à 98°. J’avais promis une prime aux matelots qui me rapporteraient des cailloux blancs ou jaunes et des coquilles ; j’ai rassemblé plusieurs des premiers, et j’en ai trouvé moi-même mêlés avec les produits volcaniques. Ils sont altérés, et ils ont été projetés du fond avec les scories.
     Tout me porte à croire que ce volcan a produit des coulées de laves sous-marines ; et si comme cela est présumable, l’apparition du cratère d’éruption a été précédée du soulèvement du sol qui paraît avoir été de 5 à 600 pieds au-dessous du niveau de la mer, il doit exister autour de l’île Julia, une ceinture de roches soulevées qui seraient le bord de cratère de soulèvement ; peut être cette nouvelle disposition du fond est-elle la principale cause de la coloration particulière en vert jaunâtre des eaux de la mer, à une assez grande distance de l’île, et des courants qui se manifestent autour, et n’existaient pas avant l’apparition du phénomène volcanique.

Bibliographie :

- Constant Prévost (1831) : Lettre relatant l'exploration de l'île de Julia. Bulletin de la Société Géologique de France, II, p. 32-36.
- Société Géologique de France (1831) : Rapport sur les travaux de la société en 1831, p. 236-247.
- Alexandre Dumas (1988) : Le Speronare, éditions Desjonquères, p. 146-149
- Maurice Krafft (1991) : Les feux de la Terre (Histoires de volcans), Gallimard Découverte. p 106-107.
- Bruno Fuligni (2003) : L'île à éclipses. Histoire des apparitions et disparitions d'une terre française en Méditerranée. Les Editions de Paris - Max Chaleil .
Cet ouvrage de 94 pages nous permet de redécouvrir l'île Julia qui s'est manifestée ces derniers temps. Ce petit ouvrage par la manière d’aborder son sujet est étonnant. C’est la redécouverte de l’île Julia.  Il était bon de revenir en arrière sur l'histoire de l'île Julia et de redécouvrir l’influence et  l’impact que l’émergence de cette île au large de la Sicile produisit en 1831. Rappelons qu’à cette époque plusieurs pays  (dont la France) annexèrent cette île éphémère. Ce n’est d’ailleurs que l’engloutissement magnanime de cette île qui évita une bataille navale. L’auteur Bruno Fuligni nous décrit avec humour les différentes anecdotes mais aussi les stratégies qui se déroulèrent vis-à-vis de cette éphémère île volcanique. Cette île inspira plusieurs romanciers comme Jules Verne (Les  mirifiques aventures de maître Antifer), Alexandre Dumas (Le Spéronare), Fenimore Cooper (Cratère). Un beau voyage dans le passé et aussi dans le futur (imaginons que cette île refasse surface, on peut imaginer les nouvelles tensions  internationales quelles pourraient créer). À lire absolument, c’est une pure délectation, de ce qu’une éruption peut heureusement apporter parfois dans l’histoire humaine