
« Le lendemain de notre arrivée à Catane, nous devions,
on se le rappelle, tenter une ascension sur l’Etna. Je dis tenter, car
c’est surtout à l’occasion des projets que les voyageurs font à
l’endroit de cette montagne qu’on peut appliquer le proverbe : l’homme
propose et Dieu dispose. Rien de plus commun que les curieux partis de
Catane pour gravir le Ghibello, comme on appelle l’Etna en Sicile ; rien
de plus rare que les privilégiés arrivés jusqu’à
son cratère. C’est que, pendant neuf ou dix mois de l’année,
la montagne est véritablement inaccessible : jusqu’au 15 juin, il
est trop tôt ; passé le 1er octobre, il est trop tard.
Nous étions sous ce
rapport dans les conditions voulues, car nous étions arrivés
à Catane le 4 septembre ; de plus, toute la journée avait
été magnifique ; aucune vapeur, aucun brouillard, ne voilaient
l’Etna. De toutes les rues qui y conduisaient, nous l’avions vu, la veille,
calme et majestueux. La légère fumée qui s’échappait
du cratère suivait la direction du vent, flottant comme une banderole
; enfin, le soleil, que nous avions vu se coucher du haut de la coupole
des Bénédictins, avait glissé dans un ciel sans nuage
et disparu derrière le village d’Aderno, promettant pour le lendemain
une journée non moins belle que celle qui venait de s’écouler.
Aussi, à cinq heures
du matin, notre guide nous éveilla-t-il en nous annonçant
un temps fait exprès pour nous. Nous courûmes aussitôt
à nos fenêtres qui donnaient sur l'Etna,
et nous vîmes le géant baignant sa tête colossale dans
les blondes vapeurs du matin. On distinguait parfaitement les trois régions
qu'il faut franchir pour arriver au sommet, la région cultivée,
la région des bois, la région déserte. Contre l'ordinaire,
son cône était entièrement dépouillé
de neige.

« … Le mot Etna est à ce que prétendent les savants, un mot phénicien qui veut dire mont de la fournaise. Le phénicien était, on le voit, une langue dans le genre de celle que parlait Covielle au bourgeois gentilhomme, et qui exprimait tant de chose en si peu de mots. Plusieurs poètes de l'antiquité prétendent que ce fut le lieu où se réfugièrent Deucalion et Pyrrha pendant le déluge universel. A ce titre, monsieur Gemellaro, qui est né à Nicolosi, peut certes réclamer l'honneur de descendre en droite ligne d'une des premières pierres qu'ils jetèrent derrière eux. …"
«
… De toutes ces éruptions, une des plus terribles fut celle de 1669.
Comme l'éruption de 1669 partit du Monte Rosso, et que le Monte
Rosso n'est qu'à un demi-mille à gauche de Nicolosi, nous
nous mîmes en route Jadin et moi, pour visiter le cratère,
après avoir promis à monsieur Gemellaro de venir dîner
chez lui.
Il faut avant tout savoir que l'Etna se
regarde comme trop au-dessus des volcans ordinaires pour procéder
à leur façon ; le Vésuve,
le Stromboli, l'Hékla même, versent
la lave du haut de leur cratère, comme le vin déborde d'un
verre trop plein ; l'Etna ne se donne pas tant
de peine. Son cratère n'est qu'une espèce de cratère
d'apparat, qui se contente de jouer au bilboquet avec des rocs incandescents
gros comme des maisons ordinaires, et qu'on suit dans leur ascension aérienne,
comme on pourrait suivre une bombe qui sortirait d'un mortier ; mais pendant
ce temps, le fort de l'éruption se passe réellement ailleurs.
En effet, quand l'Etna est en travail, il lui pousse alors tout bonnement
sur le dos, à un endroit ou à un autre, une espèce
de furoncle de la grosseur de Montmartre ; puis le furoncle crève,
et il en sort un fleuve de lave qui suit sa pente, descend, brûle
ou renverse tout ce qui se rencontre devant lui, et finit par aller s'éteindre
dans la mer. Cette façon de procéder est cause que l'Etna
est couvert d'une quantité de petits cratères qui ont forme
d'immenses meules de foin ; chacun de ces volcans secondaires a sa date
et son nom particulier, et tous ont fait, dans leur temps, plus ou moins
de bruit et plus ou moins de ravage.


«…
Nous enfourchâmes nos montures, et nous nous mîmes en route
par une nuit qui nous parut, au sortir d'une chambre bien éclairée,
d'une effroyable obscurité ; mais peu à peu, nous commençâmes
à distinguer le paysage, grâce à la lueur des myriades
d'étoiles qui parsemaient le ciel. Il nous parut d'abord, à
la façon dont nos mulets s'enfonçaient sous nous, que
nous traversions des sables. Bientôt nous entrâmes dans la
seconde région, ou région des forêts, si toutefois
les quelques arbres, éparpillés, malingres et tordus, qui
couvrent le sol, méritent le nom de forêt. Nous y marchâmes
deux heures à peu près, suivant de confiance le chemin où
nous engageait notre guide, ou plutôt nos mulets, chemin qui, au
reste, à en juger par les descentes et les montées éternelles,
nous paraissait effroyablement accidenté. Déjà, depuis
une heure, nous avions reconnu la justesse des prévisions de monsieur
Gemellaro, relativement au froid, et nous avions endossé nos houppelandes
à capuchons, lorsque nous arrivâmes à une espèce
de masure sans toit, où nos mulets s'arrêtèrent d'eux-mêmes.
Nous étions à la case del Bosco ou della Neve,
c'est-à-dire du Bois ou de la Neige, noms qu'elle mérite
successivement l'été et l'hiver. C'était, nous dit
notre guide, notre lieu de halte. Sur son invitation, nous mîmes
pied à terre et nous entrâmes. Nous étions à
moitié chemin de la casa Inglese ; seulement, comme disent
nos paysans, nous avions mangé notre pain blanc le premier.
La casa della Neve
était comme un prélude à la désolation qui
nous attendait plus haut. Sans toit, sans contrevents et sans portes, elle
n'offrait d'autre abri que ses quatre murs. Heureusement notre guide s'était
muni d'une petite hache : il nous apporta une brassée de bois ;
nous fîmes jouer immédiatement le briquet phosphorique, et
nous allumâmes un grand feu. On comprendra qu'il fut le bienvenu,
lorsqu'on saura qu'un petit thermomètre de poche que nous portions
avec nous avait déjà descendu de 18 degrés depuis
Catane.
Une fois notre feu allumé,
notre guide nous invita à dormir, et nous abandonna à nous-mêmes
pour prendre soin de nos mulets. Nous essayâmes de suivre son conseil,
mais nous étions éveillés comme des souris, et il
nous fut impossible de fermer l'œil. Nous suppléâmes au sommeil
par quelques verres de rhum, et par force plaisanterie sur ceux de nos
amis parisiens qui, à cette heure, prenaient tranquillement leur
thé sans se douter le moins du monde que nous étions à
courir la prétantaine dans les forêts de l'Etna.
Cela dura jusqu'à minuit et demi ; à minuit et demi, notre
guide nous invita à remonter sur nos mulets.
Pendant notre halte, le ciel
s'était enrichi d'un croissant qui, quelle qu'en fût la ténuité,
suffisait, cependant pour jeter un peu de lumière. Nous continuâmes
à marcher un quart d'heure encore à peu près au milieu
d'arbres qui devenaient plus rares de vingt pas en vingt pas, et qui finirent
enfin par disparaître tout à fait. Nous venions d'entrer dans
la troisième région de l'Etna, et nous sentions, au pas de
nos mulets, quand ils passaient sur des laves, quand ils traversaient des
cendres, ou quand ils foulaient une espèce de mousse, seule végétation
qui monte jusque-là. Quant aux yeux, ils nous étaient d'une
médiocre utilité, le sol nous apparaissant plus ou moins
coloré, voilà tout, mais sans que nous puissions, au milieu
de l'obscurité, distinguer aucun détail.
Cependant, à mesure
que nous montions, le froid devenait plus intense, et, malgré nos
houppelandes, nous étions glacés. Ce changement de température
avait suspendu la conversation, et chacun de nous, concentré en
lui-même comme pour y conserver sa chaleur, s'avançait silencieusement.
Je marchais le premier, et si je ne pouvais voir le terrain sur lequel
nous avancions, je distinguai parfaitement à notre droite des escarpements
gigantesques et des pics immenses, qui se dressaient comme des géants,
et dont les silhouettes noires se dessinaient sur l'azur foncé du
ciel. Plus nous avancions, plus ces apparitions prenaient des aspects étranges
et fantastiques ; on comprenait bien que la nature n'avait point fait ces
montagnes ainsi, et que c'était une longue lutte qui les avait dépouillées.
Nous étions sur le champ de bataille des titans ; nous gravissions
Pélion entassé sur Ossa.
Tout cela était terrible,
sombre, majestueux ; je voyais et je sentais parfaitement la poésie
de ce nocturne voyage, et cependant j'avais si froid que je n'avais pas
le courage d'échanger un mot avec Jadin pour lui demander si toutes
ces visions n'étaient point le résultat de l'engourdissement
que j'éprouvais, et si je ne faisais pas un songe. De temps en temps
des bruits étranges, inconnus, qui ne ressemblaient à aucun
des bruits que l'on entend habituellement, s'éveillaient dans les
entrailles de la terre, qui semblait alors gémir et se plaindre
comme un être animé. Ces bruits avaient quelque chose d'inattendu,
de lugubre et de solennel, qui faisait frissonner. Souvent, à ces
bruits, nos mulets s'arrêtaient tout court, approchaient leurs naseaux
ouverts et fumants du sol, puis relevaient la tête en hennissant
tristement, comme s'ils voulaient faire entendre qu'ils comprenaient cette
grande voix de la solitude, mais que ce n'était point de leur propre
mouvement qu'ils venaient troubler ses mystères. …«

« ... Notre guide rentra, rapportant une poignée de paille et des branches sèches, que nous devions sans doute à la munificence de quelques Anglais, notre prédécesseur. En effet, il est arrivé quelques fois que ces dignes insulaires, toujours parfaitement renseignés à l'égard des précautions qu'ils doivent prendre, louent un mulet de plus, et, en traversant la forêt, le chargent de bois. Si peu anglomane que je sois, c'est un conseil que je donnerai à ceux qui voudraient faire le même voyage. Un mulet coûte une piastre, et je sais que j'aurais donné de grand cœur dix louis pour un fagot….«
«
… Il était trois heures et demie du matin ; notre guide nous rappela
que nous avions trois quart d'heure de montée au moins, et que si
nous voulions être arrivés au haut du cône pour le lever
du soleil, il n'y avait pas temps à perdre.
Nous sortîmes de la casa Inglese. On commençait
à distinguer les objets : tout autour de nous s'étendait
une vaste plaine de neige, du milieu de laquelle, figurant un angle de
quarante-cinq degrés à peu près, s'élevait
le cône de l'Etna. Au-dessous de nous, tout
était dans l'obscurité ; à l'orient seulement une
légère teinte d'opale colorait le ciel sur lequel se découpaient
en vigueur les montagnes de la Calabre.
A cent pas au-delà
de la maison anglaise, nous trouvâmes les premières vagues
d'un plateau de lave, qui tranchait par sa couleur noire avec la neige,
du milieu de laquelle il sortait comme une île sombre. Il nous fallut
monter sur ces flots solides, sauter de l'un à l'autre, comme j'avais
déjà fait à Chamouny sur la Mer de glace, avec cette
différence que des arêtes aiguës coupaient le cuir de
nos souliers et nous déchiraient les pieds. Ce trajet, qui dura
un quart d'heure, fut un des plus pénibles de toute la route.


Nous nous trouvions en face
du cratère, c’est-à-dire d’un immense puits de huit milles
de tour et de neuf cents pieds de profondeur ; les parois de cette excavation
étaient depuis le haut jusqu’en bas recouvertes de matières
scarifiées de soufre et d’alun ; au fond, autant qu’on pouvait le
voir de la distance où nous nous trouvions, il y avait une matière
quelconque en ébullition, et de cet abîme montait une fumée
ténue et tortueuse, pareille à un serpent gigantesque qui
se tiendrait debout sur la queue. Les bords du cratère étaient
découpés irrégulièrement et plus ou moins élevés.
Nous étions sur un des points les plus hauts.
Notre guide nous laissa
un instant tout à ce spectacle, en nous retenant de temps en temps
cependant par notre veste quand nous nous approchions trop près
du bord, car la pierre est si friable qu’elle pourrait manquer sous les
pieds, et qu’on recommencerait la plaisanterie d’Empédocle ; puis
il nous invita à nous éloigner d’une vingtaine de pieds du
cratère, pour éviter tout accident, et à regarder
autour de nous.
L’orient, qui de la teinte
opale que nous avions remarquée en sortant de la casa Inglese
était passé à un rose tendre, était maintenant
tout inondé des flammes du soleil, dont on commençait à
apercevoir le disque au-dessous des montagnes de la Calabre. Sur les flancs
de ces montagnes d’un bleu foncé et uniforme, se détachaient,
comme de petits points blancs, les villages et les villes. Le détroit
de Messine semblait une simple rivière, tandis qu’à droite
et à gauche on voyait la mer comme un miroir immense. A gauche,
ce miroir était tacheté de plusieurs points noirs ces
points noirs étaient les îles de l’archipel
Lipari. De temps en temps une de ces îles brillait comme un phare
intermittent ; c’était Stromboli, qui
jetait des flammes. A l’occident, tout était encore dans l’obscurité.
L’ombre de l’Etna se projetait sur toute la Sicile.
