L’Etna par Alexandre Dumas

en 1835

Ce récit de l’expédition et de l'ascension au sommet de l’Etna par Alexandre Dumas et son fidèle compagnon, le dessinateur Jadin, est extrait de l’ouvrage Le Speronare (publié en 1843). Ce livre est le récit du voyage d’Alexandre Dumas en Sicile entre août et novembre 1835. Alexandre Dumas, s’il est un incroyable conteur, est aussi un bon observateur, géographe et naturaliste.
Nous ne pouvons que conseiller également son texte tiré du Corricolo sur son ascension du Vésuve.

Explosion à un des cratères sommitaux de l'Etna. Photo D.Decobecq

         « Le lendemain de notre arrivée à Catane, nous devions, on se le rappelle, tenter une ascension sur l’Etna. Je dis tenter, car c’est surtout à l’occasion des projets que les voyageurs font à l’endroit de cette montagne qu’on peut appliquer le proverbe : l’homme propose et Dieu dispose. Rien de plus commun que les curieux partis de Catane pour gravir le Ghibello, comme on appelle l’Etna en Sicile ; rien de plus rare que les privilégiés arrivés jusqu’à son cratère. C’est que, pendant neuf ou dix mois de l’année, la montagne est véritablement inaccessible : jusqu’au 15 juin, il est trop tôt ; passé le 1er octobre, il est trop tard.
    Nous étions sous ce rapport dans les conditions voulues, car nous étions arrivés à Catane le 4 septembre ; de plus, toute la journée avait été magnifique ; aucune vapeur, aucun brouillard, ne voilaient l’Etna. De toutes les rues qui y conduisaient, nous l’avions vu, la veille, calme et majestueux. La légère fumée qui s’échappait du cratère suivait la direction du vent, flottant comme une banderole ; enfin, le soleil, que nous avions vu se coucher du haut de la coupole des Bénédictins, avait glissé dans un ciel sans nuage et disparu derrière le village d’Aderno, promettant pour le lendemain une journée non moins belle que celle qui venait de s’écouler.
    Aussi, à cinq heures du matin, notre guide nous éveilla-t-il en nous annonçant un temps fait exprès pour nous. Nous courûmes aussitôt à nos fenêtres qui donnaient sur l'Etna, et nous vîmes le géant baignant sa tête colossale dans les blondes vapeurs du matin. On distinguait parfaitement les trois régions qu'il faut franchir pour arriver au sommet, la région cultivée, la région des bois, la région déserte. Contre l'ordinaire, son cône était entièrement dépouillé de neige.

Peinture murale à Lingualossa. Photo Dominique Decobecq
    Ce n'est que vers les quatre heures ordinairement que l'on part ; mais nous voulions nous arrêter quelques heures à Nicolosi, et visiter le Monte Rosso, un des cent volcans secondaires dont se hérisse la croupe de l'Etna. D'ailleurs il y avait, m'avait-on dit, à Nicolosi, un certain monsieur Gemellaro, savant modeste et aimable, qui demeurait là depuis cinquante ans, et qui se faisait un plaisir de répondre à toutes mes questions. J'avais demandé une lettre pour lui ; on m'avait répondu que c'était chose inutile, son obligeante hospitalité s'étendant à tout voyageur qui entreprenait l'ascension, toujours pénible et souvent dangereuse, que nous allions tenter.
    A cinq heures donc, après nous être munis d'une bouteille du meilleur rhum que nous pûmes trouver, nous enfourchâmes nos mules, et nous partîmes pour Nicolosi, où nous devions compléter nos provisions. Nous étions chacun dans notre costume ordinaire, auquel malgré les recommandations de notre hôte, nous n'avions rien ajouté, ne pouvant croire qu'après avoir joui dans la plaine d'une température à cuire un œuf, nous trouverions dix degrés de froid sur la montagne.
    Je ne sais rien de plus beau, de plus original, de plus accidenté, de plus fertile et de plus sauvage à la fois que le chemin qui conduit de Catane à Nicolosi, et qui traverse tour à tour des mers de sable, des oasis d'orangers, des fleuves de lave, des tapis de moissons, et des murailles de basalte. Trois ou quatre villages sont sur la route, pauvres chétifs, souffreteux, peuplés de mendiants, comme tous les villages siciliens ; avec tout cela, ils ont des noms sonores et poétiques, qui résonnent comme des noms heureux : ils s'appellent Gravina, Santa Lucia, Massanunziata ; ils sont élevés sur la lave, bâtis avec de la lave recouverte de lave ; ils sortent tout entiers des entrailles de la montagne, comme de pauvres fleurs flétries avant de naître, et qu'un vent d'orage doit emporter. …«

        « … Le mot Etna est à ce que prétendent les savants, un mot phénicien qui veut dire mont de la fournaise. Le phénicien était, on le voit, une langue dans le genre de celle que parlait Covielle au bourgeois gentilhomme, et qui exprimait tant de chose en si peu de mots. Plusieurs poètes de l'antiquité prétendent que ce fut le lieu où se réfugièrent Deucalion et Pyrrha pendant le déluge universel. A ce titre, monsieur Gemellaro, qui est né à Nicolosi, peut certes réclamer l'honneur de descendre en droite ligne d'une des premières pierres qu'ils jetèrent derrière eux. …"

        « … De toutes ces éruptions, une des plus terribles fut celle de 1669. Comme l'éruption de 1669 partit du Monte Rosso, et que le Monte Rosso n'est qu'à un demi-mille à gauche de Nicolosi, nous nous mîmes en route Jadin et moi, pour visiter le cratère, après avoir promis à monsieur Gemellaro de venir dîner chez lui.
 Il faut avant tout savoir que l'Etna se regarde comme trop au-dessus des volcans ordinaires pour procéder à leur façon ; le Vésuve, le Stromboli, l'Hékla même, versent la lave du haut de leur cratère, comme le vin déborde d'un verre trop plein ; l'Etna ne se donne pas tant de peine. Son cratère n'est qu'une espèce de cratère d'apparat, qui se contente de jouer au bilboquet avec des rocs incandescents gros comme des maisons ordinaires, et qu'on suit dans leur ascension aérienne, comme on pourrait suivre une bombe qui sortirait d'un mortier ; mais pendant ce temps, le fort de l'éruption se passe réellement ailleurs. En effet, quand l'Etna est en travail, il lui pousse alors tout bonnement sur le dos, à un endroit ou à un autre, une espèce de furoncle de la grosseur de Montmartre ; puis le furoncle crève, et il en sort un fleuve de lave qui suit sa pente, descend, brûle ou renverse tout ce qui se rencontre devant lui, et finit par aller s'éteindre dans la mer. Cette façon de procéder est cause que l'Etna est couvert d'une quantité de petits cratères qui ont forme d'immenses meules de foin ; chacun de ces volcans secondaires a sa date et son nom particulier, et tous ont fait, dans leur temps, plus ou moins de bruit et plus ou moins de ravage.

Etna observé depuis le Nord. Photo Dominique Decobecq

    Le Monte Rosso est, comme nous l'avons dit, au premier rang de cette aristocratie secondaire ; ce serait, dans tout autre voisinage que celui des Andes, des Cordillères ou des Alpes, une fort jolie petite montagne de neuf cents pieds d'élévation, c'est-à-dire trois fois haute comme les tours de Notre-Dame. Le volcan doit son nom à la couleur des scories terreuses dont il est formé ; on y monte par une pente assez facile, et, au bout d'une demi-heure d'ascension à peu près, on se trouve au bord de son cratère.
    C'est une espèce de puits séparé dans le fond comme une salière, et qui s'offre maintenant aux regards avec un air de bonhomie et de tranquillité parfaite. Quoiqu'il n'y ait pas de chemin pratiqué, on y descendrait, à la rigueur, avec des cordes ; sa profondeur peut être de deux cents pieds, et sa circonférence de cinq ou six cents.
    C'est de cette bouche, aujourd'hui muette et froide, que sortit, en 1669, une telle pluie de pierres et de cendres, que littéralement, pendant trois mois, le soleil en fut obscurci, et que le vent la porta jusqu'à Malte. La violence de l'éjaculation était telle, qu'un rocher de cinquante pieds de longueur fut lancé à mille pas du cratère d'où il était sorti, et s'enfonça en retombant à vingt-cinq pieds de profondeur. Enfin, la lave parut à son tour, monta en bouillonnant jusqu'à l'orifice, déborda sur la pente méridionale, et, laissant Nicolosi à sa droite et Boriello à sa gauche, commença à s'écouler, non pas comme un torrent, mais comme un fleuve de feu, couvrit de ses vagues ardentes les villages de Campo-Rotondo, de San Pietro, de Gigganeo, et alla se jeter dans le port de Catane, en y poussant devant elle une partie de la ville. Là commença une lutte horrible entre l'eau et le feu ; la mer repoussée d'abord céda la place et recula d'un quart de lieue, découvrant à l'œil humain ses profondeurs. Des vaisseaux furent brûlés dans le port, de gros poissons morts vinrent flotter à la surface de l'eau ; puis, comme furieuse de sa défaite, la mer à son tour revint attaquer la lave. La lutte dura 15 jours ; enfin, la lave vaincue s'arrêta, et de l'état fusible commença de passer à l'état compact. Pendant quinze autres jours, la mer bouillonna encore, occupée à refroidir ce nouveau rivage qu'elle était forcée d'accepter, puis, peu à peu, le bouillonnement s'effaça. Mais la campagne tout entière était dévastée, trois villages étaient anéantis. Catane était aux trois quarts détruite, et le port à moitié comblé.
    Du haut  du Monte-Rosso ou plutôt des Monte-Rossi (car la montagne se partage en deux sommets comme le Vésuve), on voit cette traînée de lave, longue de cinq lieues, large parfois de trois, et que près de deux siècles n'ont recouverte encore que de deux pouces de terre. Du point où j'étais, à ma droite et à ma gauche, devant et derrière moi, dans l'horizon que mon œil pouvait embrasser, je comptai en outre vingt-six montagnes, toutes produites par des éruptions volcaniques, et pareilles de forme et de hauteur à celle sur laquelle j'étais monté…."
 

Photo Dominique Decobecq

        «… Nous enfourchâmes nos montures, et nous nous mîmes en route par une nuit qui nous parut, au sortir d'une chambre bien éclairée, d'une effroyable obscurité ; mais peu à peu, nous commençâmes à distinguer le paysage, grâce à la lueur des myriades d'étoiles qui parsemaient le ciel. Il nous parut d'abord, à la façon dont nos mulets  s'enfonçaient sous nous, que nous traversions des sables. Bientôt nous entrâmes dans la seconde région, ou région des forêts, si toutefois les quelques arbres, éparpillés, malingres et tordus, qui couvrent le sol, méritent le nom de forêt. Nous y marchâmes deux heures à peu près, suivant de confiance le chemin où nous engageait notre guide, ou plutôt nos mulets, chemin qui, au reste, à en juger par les descentes et les montées éternelles, nous paraissait effroyablement accidenté. Déjà, depuis une heure, nous avions reconnu la justesse des prévisions de monsieur Gemellaro, relativement au froid, et nous avions endossé nos houppelandes à capuchons, lorsque nous arrivâmes à une espèce de masure sans toit, où nos mulets s'arrêtèrent d'eux-mêmes. Nous étions à la case del Bosco ou della Neve, c'est-à-dire du Bois ou de la Neige, noms qu'elle mérite successivement l'été et l'hiver. C'était, nous dit notre guide, notre lieu de halte. Sur son invitation, nous mîmes pied à terre et nous entrâmes. Nous étions à moitié chemin de la casa Inglese ; seulement, comme disent nos paysans, nous avions mangé notre pain blanc le premier.
    La casa della Neve était comme un prélude à la désolation qui nous attendait plus haut. Sans toit, sans contrevents et sans portes, elle n'offrait d'autre abri que ses quatre murs. Heureusement notre guide s'était muni d'une petite hache : il nous apporta une brassée de bois ; nous fîmes jouer immédiatement le briquet phosphorique, et nous allumâmes un grand feu. On comprendra qu'il fut le bienvenu, lorsqu'on saura qu'un petit thermomètre de poche que nous portions avec nous avait déjà descendu de 18 degrés depuis Catane.
    Une fois notre feu allumé, notre guide nous invita à dormir, et nous abandonna à nous-mêmes pour prendre soin de nos mulets. Nous essayâmes de suivre son conseil, mais nous étions éveillés comme des souris, et il nous fut impossible de fermer l'œil. Nous suppléâmes au sommeil par quelques verres de rhum, et par force plaisanterie sur ceux de nos amis parisiens qui, à cette heure, prenaient tranquillement leur thé sans se douter le moins du monde que nous étions à courir la prétantaine dans les forêts de l'Etna. Cela dura jusqu'à minuit et demi ; à minuit et demi, notre guide nous invita à remonter sur nos mulets.
    Pendant notre halte, le ciel s'était enrichi d'un croissant qui, quelle qu'en fût la ténuité, suffisait, cependant pour jeter un peu de lumière. Nous continuâmes à marcher un quart d'heure encore à peu près au milieu d'arbres qui devenaient plus rares de vingt pas en vingt pas, et qui finirent enfin par disparaître tout à fait. Nous venions d'entrer dans la troisième région de l'Etna, et nous sentions, au pas de nos mulets, quand ils passaient sur des laves, quand ils traversaient des cendres, ou quand ils foulaient une espèce de mousse, seule végétation qui monte jusque-là. Quant aux yeux, ils nous étaient d'une médiocre utilité, le sol nous apparaissant plus ou moins coloré, voilà tout, mais sans que nous puissions, au milieu de l'obscurité, distinguer aucun détail.
    Cependant, à mesure que nous montions, le froid devenait plus intense, et, malgré nos houppelandes, nous étions glacés. Ce changement de température avait suspendu la conversation, et chacun de nous, concentré en lui-même comme pour y conserver sa chaleur, s'avançait silencieusement. Je marchais le premier, et si je ne pouvais voir le terrain sur lequel nous avancions, je distinguai parfaitement à notre droite des escarpements gigantesques et des pics immenses, qui se dressaient comme des géants, et dont les silhouettes noires se dessinaient sur l'azur foncé du ciel. Plus nous avancions, plus ces apparitions prenaient des aspects étranges et fantastiques ; on comprenait bien que la nature n'avait point fait ces montagnes ainsi, et que c'était une longue lutte qui les avait dépouillées. Nous étions sur le champ de bataille des titans ; nous gravissions Pélion entassé sur Ossa.
    Tout cela était terrible, sombre, majestueux ; je voyais et je sentais parfaitement la poésie de ce nocturne voyage, et cependant j'avais si froid que je n'avais pas le courage d'échanger un mot avec Jadin pour lui demander si toutes ces visions n'étaient point le résultat de l'engourdissement que j'éprouvais, et si je ne faisais pas un songe. De temps en temps des bruits étranges, inconnus, qui ne ressemblaient à aucun des bruits que l'on entend habituellement, s'éveillaient dans les entrailles de la terre, qui semblait alors gémir et se plaindre comme un être animé. Ces bruits avaient quelque chose d'inattendu, de lugubre et de solennel, qui faisait frissonner. Souvent, à ces bruits, nos mulets s'arrêtaient tout court, approchaient leurs naseaux ouverts et fumants du sol, puis relevaient la tête en hennissant tristement, comme s'ils voulaient faire entendre qu'ils comprenaient cette grande voix de la solitude, mais que ce n'était point de leur propre mouvement qu'ils venaient troubler ses mystères. …«

        « … Le guide poussa une porte, et nous nous trouvâmes dans la casa Inglese, bâtie au pied du cône pour le plus grand soulagement des voyageurs.
     Mon premier cri fut pour demander du feu, mais c'était là un de ces souhaits instinctifs qu'il est plus facile de former que de voir s'accomplir ; les dernières limites de la forêt sont à deux grandes lieues de la maison, et dans les environs, entièrement envahis par les laves, par les cendres ou par le neige, il ne pousse pas une herbe, pas une plante. Le guide alluma une lampe qu'il trouva dans un coin, ferma la porte aussi hermétiquement que possible, et nous dit de nous réchauffer de notre mieux en nous enveloppant dans nos houppelandes, et en mangeant un morceau, tandis qu'il conduirait ses mulets dans l'écurie…«

         « ... Notre guide rentra, rapportant une poignée de paille et des branches sèches, que nous devions sans doute à la munificence de quelques Anglais, notre prédécesseur. En effet, il est arrivé quelques fois que ces dignes insulaires, toujours parfaitement renseignés à l'égard des précautions qu'ils doivent prendre, louent un mulet de plus, et, en traversant la forêt, le chargent de bois. Si peu anglomane que je sois, c'est un conseil que je donnerai à ceux qui voudraient faire le même voyage. Un mulet coûte une piastre, et je sais que j'aurais donné de grand cœur dix louis pour un fagot….«

        « … Il était trois heures et demie du matin ; notre guide nous rappela que nous avions trois quart d'heure de montée au moins, et que si nous voulions être arrivés au haut du cône pour le lever du soleil, il n'y avait pas temps à perdre.
Nous sortîmes de la casa Inglese. On commençait à distinguer les objets : tout autour de nous s'étendait une vaste plaine de neige, du milieu de laquelle, figurant un angle de quarante-cinq degrés à peu près, s'élevait le cône de l'Etna. Au-dessous de nous, tout était dans l'obscurité ; à l'orient seulement une légère teinte d'opale colorait le ciel sur lequel se découpaient en vigueur les montagnes de la Calabre.
     A cent pas au-delà de la maison anglaise, nous trouvâmes les premières vagues d'un plateau de lave, qui tranchait par sa couleur noire avec la neige, du milieu de laquelle il sortait comme une île sombre. Il nous fallut monter sur ces flots solides, sauter de l'un à l'autre, comme j'avais déjà fait à Chamouny sur la Mer de glace, avec cette différence que des arêtes aiguës coupaient le cuir de nos souliers et nous déchiraient les pieds. Ce trajet, qui dura un quart d'heure, fut un des plus pénibles de toute la route.

Hornitos au pied du cône Sud-Est de l'Etna (1999). Photo Dominique Decobecq
    Nous arrivâmes enfin au pied du cône, qui, quoique s'élevant de treize cents pieds au-dessus du plateau où nous nous trouvions, était complètement dépouillé de neige, soit que l'inclinaison en soit trop rapide pour que la neige s'y arrête, soit que le feu intérieur qu'il recèle ne laisse pas les flocons séjourner à sa surface. C'est ce cône, éternellement mobile, qui change de forme à chaque irruption nouvelle, s'abîmant dans le vieux cratère, et se reformant avec un cratère nouveau.
    Nous commençâmes à gravir cette nouvelle montagne, toute composée d'une terre friable mêlée de pierre qui s'éboulait sous nos pieds et roulait derrière nous. Dans certains endroits, la pente était si rapide, que, du bout des mains et sans nous baisser, nous touchions le talus ; de plus, à mesure que nous montions, l'air se raréfiait et devenait de moins en moins respirable. Je me rappelai tout ce que m'avait raconté Balmat lors de sa première ascension du mont Blanc, et je commençais à éprouver juste les mêmes effets. Quoique nous fussions déjà à mille pieds à peu près au-dessus des neiges éternelles, et que nous dussions monter encore à une hauteur de huit cents pieds, la houppelande que j'avais sur les épaules me devenait insupportable, et je sentais l'impossibilité de la porter plus longtemps ; elle me pesait comme une de ces chapes de plomb sous lesquelles Dante vit, dans le sixième cercle de l'enfer, les hypocrites écrasés. Je la laissai donc tomber sur la route, n'ayant pas le courage de la traîner plus loin, et laissant à mon guide le soin de la reprendre en passant ; bientôt il en fut ainsi pour le bâton que je portais à la main et pour le chapeau que j'avais sur la tête. Ces deux objets, que j'abandonnai successivement, roulèrent jusqu'à la base du cône, et ne s'arrêtèrent qu'à la mer de lave, tant la pente était raide. De son côté, je voyais Jadin qui se débarrassait aussi de tout ce que son costume lui paraissait offrir de superflu, et qui de cent pas en cent pas s'arrêtait pour reprendre haleine.
    Nous étions au tiers de la montée à peu près, nous avions mis près d'une demi-heure pour monter quatre cents pieds ; l'orient s'éclaircissait de plus en plus ; la crainte de ne pas arriver au haut du cône à temps pour voir le lever du soleil nous rendit tout notre courage, et nous repartîmes d'un nouvel élan, sans nous arrêter à regarder l'horizon immense qui, à chaque pas, s'élargissait encore sous nos pieds ; mais plus nous avancions, plus les difficultés s'augmentaient ; à chaque pas la pente devenait plus rapide, la terre plus friable, et l'air plus rare. Bientôt, à notre droite, nous commençâmes à entendre des mugissements souterrains qui attirèrent notre attention ; notre guide marcha devant nous et nous conduisit à une fissure de laquelle sortait un grand bruit, et poussée par un courant d'air intérieur, une fumée épaisse et soufrée. En nous approchant des bords de cette gerçure, nous voyions, à une profondeur que nous ne pouvions mesurer, un fond incandescent rouge et liquide ; et, quand nous frappions du pied, la terre résonnait au loin comme un tambour. Heureusement la terre était parfaitement calme car, si le vent eût poussé cette fumée de notre côté, elle nous eût asphyxiés, tant elle portait avec elle une effroyable odeur de soufre.
    Après une halte de quelques minutes au bord de cette fournaise, nous nous remîmes en route, montant de biais, pour plus de facilité ; je commençais à avoir des tintements dans la tête, comme si le sang allait me sortir par oreilles, et l’air, qui devenait de moins en moins respirable, me faisait haleter comme si la respiration allait me manquer tout à fait. Je voulus me coucher pour me reposer un peu, mais la terre exhalait une telle odeur de soufre, qu’il fallut y renoncer. J’eus l’idée alors de mettre ma cravate sur ma bouche, et de respirer à travers e tissu : cela me soulagea.
    Cependant, petit à petit, nous étions arrivés aux trois-quarts de la montée, et nous voyions à quelques centaines de pieds seulement au-dessus de notre tête le sommet de la montagne. Nous fîmes un dernier effort, et moitié debout, moitié à quatre pattes, nous nous remîmes à gravir ce court espace, n’osant pas regarder au-dessous de nous de peur que la tête nous tournât, tant la pente était rapide. Enfin Jadin, qui était de quelques pas plus avancé que moi, jeta un cri de triomphe : il était arrivé et se trouvait en face du cratère ; quelques secondes après, j’étais près de lui. Nous nous trouvions littéralement entre deux abîmes.
    Une fois arrivés là, et n’ayant plus besoin de faire des mouvements violents, nous commençâmes a respirer avec plus de facilité ; d’ailleurs le spectacle que nous avions sous les yeux était tellement saisissant, qu’il dissipa notre malaise, si grand qu’il fût.

Bord de la Bocca Nuova. Photo Dominique Decobecq

    Nous nous trouvions en face du cratère, c’est-à-dire d’un immense puits de huit milles de tour et de neuf cents pieds de profondeur ; les parois de cette excavation étaient depuis le haut jusqu’en bas recouvertes de matières scarifiées de soufre et d’alun ; au fond, autant qu’on pouvait le voir de la distance où nous nous trouvions, il y avait une matière quelconque en ébullition, et de cet abîme montait une fumée ténue et tortueuse, pareille à un serpent gigantesque qui se tiendrait debout sur la queue. Les bords du cratère étaient découpés irrégulièrement et plus ou moins élevés. Nous étions sur un des points les plus hauts.
     Notre guide nous laissa un instant tout à ce spectacle, en nous retenant de temps en temps cependant par notre veste quand nous nous approchions trop près du bord, car la pierre est si friable qu’elle pourrait manquer sous les pieds, et qu’on recommencerait la plaisanterie d’Empédocle ; puis il nous invita à nous éloigner d’une vingtaine de pieds du cratère, pour éviter tout accident, et à regarder autour de nous.
    L’orient, qui de la teinte opale que nous avions remarquée en sortant de la casa Inglese était passé à un rose tendre, était maintenant tout inondé des flammes du soleil, dont on commençait à apercevoir le disque au-dessous des montagnes de la Calabre. Sur les flancs de ces montagnes d’un bleu foncé et uniforme, se détachaient, comme de petits points blancs, les villages et les villes. Le détroit de Messine semblait une simple rivière, tandis qu’à droite et à gauche on voyait la mer comme un miroir immense. A gauche, ce miroir était tacheté de plusieurs points noirs  ces points noirs étaient les îles de l’archipel  Lipari. De temps en temps une de ces îles brillait comme un phare intermittent ; c’était Stromboli, qui jetait des flammes. A l’occident, tout était encore dans l’obscurité. L’ombre de l’Etna se projetait sur toute la Sicile.