L'histoire du cratère Dolomieu (Piton de la Fournaise)

 
 
Ce qui s’est produit le 6 avril 2007 au cratère du Dolomieu, n’a rien d’exceptionnel. Revenons sur l’histoire connue (mais relativement récente) du cône central du Piton de la Fournaise.

L’île vierge de tout être humain ne sera colonisée que vers 1640-1642. Les premiers arrivants ne se ruent pas sur le Piton de la Fournaise, même s’il n’y avait à cette époque aucun interdit pour le gravir. Le volcan de la Fournaise était alors un lieu sans gendarmes où les esclaves marrons s’abritaient après s’être échappés des plantations.

Le cône central situé, au cœur de l’Enclos Fouqué, est apparu entre 5000 ans et 3000 ans car d’après des datations au carbone 14, l’Enclos Fouqué se serait formé il y a 5000 ans (P. Bachèlery 1981, P. Bachèlery et Ph. Mairine, 1990).

Le Cratère Brûlant et le Mamelon Central en 1766

Les données relatives à l’activité de la Fournaise sont très succinctes entre 1640 et 1766. Avant 1766, il n’y avait au sommet du cône central qu’un unique cratère, le Cratère Brûlant (qui portera ensuite le non de cratère Bory).

Des observations signalent en 1766 l’ouverture d’un second cratère, à 400 m à l’est du Cratère Brûlant. Ce nouveau cratère est vite comblé et laisse la place à un « dôme » de lave d’une cinquantaine de mètres de hauteur. Cet édifice devait ressembler à ce qui a été observé en décembre 2006 dans le cratère Dolomieu avec ses édifices très haut et très pentus. Cette structure en forme de dôme sera appelée « Mamelon Central » et témoigne de la courtoisie française de l’époque.


Le Mamelon Central près du cratère Bory (Bory de Saint-Vincent 1804)

Naissance du cratère Dolomieu : 17 juillet 1791

Le 17 juillet 1791, le sommet du Mamelon Central est pulvérisé à la suite d’une explosion. Au pied du Mamelon Central, à l’est s’est également ouvert un cratère de 200 m de diamètre et de 40 m de profondeur. Le mamelon Central est encore debout et il est bien visible de loin. Cette éruption de 1791 sera retranscrite, dix ans plus tard, par Bory de Saint-Vincent :

« Le 17 du même mois, on entendit, dans tout le pays, un bruit extraordinaire, que l’on compara à celui du canon, et aussitôt on vit s’élever du sommet de la montagne, une énorme colonne de fumée aussi noire que des scories : elle était verticale, épaisse, et remarquable par quelques places blanchâtres, qui se distinguaient dans son étendue : le soleil paraissait sanglant ; le ciel était terni par des vapeurs rougeâtres ; quelque temps après, le faîte de la colonne s’étant agité, se courba vers la terre ; Elle avait alors la figure d’un arc, dont les deux extrémités étaient appuyées sur le volcan. Jamais on n’avait rien vu de pareil depuis que l’île était peuplée. Tous les habitants étaient dans l’épouvante et dans la consternation ; le cratère Dolomieu dut sa naissance à cet événement ; le bruit qu’on entendit fut celui de l’affaissement qui le forma. Sans doute, les laves, rejetées cette année par la montagne, avaient laissé dans son dôme quelques grandes cavités, dont les voûtes s’affaissèrent sur elles-mêmes. »

Evolution de cône central de la Fournaise de 1760 à 1801 par Bory de Saint-Vincent (1804).

Le Piton de la Fournaise encore Terra Incognita en 1801

C’est en 1801, que le botaniste et géologue Bory de Saint-Vincent débarque à la Réunion pour étudier la flore et la géologie de l’île. Il lance une expédition sur le Piton de la Fournaise et réalise la première carte des coulées de lave et de nombreux dessins d’observations qui sont regroupés dans un énorme Atlas accompagné de trois tomes de descriptions. Bory de Saint-Vincent aura cependant eu dû mal à réaliser cette expédition en effet :

« …tout le monde cependant s’accordait à me dire que la tentative était téméraire, que personne ne voudrait me suivre et que jamais on n’avait osé entreprendre ce que je voulais exécuter. Vous trouverez, ajoutait-on, des fractures qu’on ne peut franchir, des cendres profondes et mobiles, dans lesquelles on risque de disparaître, enfin, peut-être, la mort dans quelque courant embrasé, échappé des flancs de la montagne.… »

« …J’avais une grande envie de bien voir la montagne ignivome, et mon désir redoubla dès qu’on m’assura que personne n’avait réussi dans ce que je projetais…»

« …Mais les noirs, découragés par tout ce que les esclaves du canton leur racontaient, témoignaient la plus grande terreur ; ils nous firent des remontrances ; et pour nous décider à ne pas les conduire à la Fournaise par une route inusitée, l’un d’eux nous raconta plusieurs traditions du pays. Il avait, disait-il, appris par d’anciens habitants, que le volcan était le patrimoine du diable ; que c’était la bouche de l’enfer ; qu’il était d’autant plus dangereux pour nous d’y monter, que les blancs n’en revenaient plus, les démons les réduisant en esclavage, les employant à creuser la montagne, à diriger les courants de lave, et à attiser le feu sous les ordres de commandeurs noirs ; enfin ceux-ci ne leurs épargnaient pas plus les coups de fouet, qu’on ne les épargne aux esclaves dans le reste de l’île. »

L’origine du nom du Dolomieu et présence d’un lac de lave en 1801

Bory de Saint-Vincent, au cours de cette expédition de plusieurs jours arrive au sommet et découvre le cratère de 1791, qu’il nomme Dolomieu en hommage à ce grand savant français dont il venait d’apprendre le décès.

Il décrit le cône central et le Dolomieu qui présente un lac de lave:

« Le mamelon, à la base duquel nous étions parvenus après tant de fatigues, a cent soixante pieds d’élévation ; il ne nous parut pas tronqué, et nous le gravîmes aussitôt ; ses côtés sont extraordinairement brusques, et font souvent avec l’horizon un angle de près de 80°… »

«…Du haut du Piton, nous aperçûmes à droite et à gauche quelques parties du limbe de deux immenses cratères ; ce qui nous fit nommer celui-ci le mamelon Central. L’axe du mamelon Central est à peu près perpendiculaire : on trouve, à son sommet, un trou rond, de quarante toises de diamètre sur environ quatre-vingt pieds de profondeur.… »

« …Cependant nous nous demandions d’où venaient les vapeurs sulfureuses dont nous étions incommodés de temps en temps ; nous cherchions à deviner ce qui pouvait produire le bruit assez fort dont nos oreilles étaient frappées, quand Jouvancourt qui s’était avancé sur la gauche, s’arrêta dans une situation d’effroi. Aux cris inarticulés qu’il poussait, je devinai qu’il était témoin de quelque chose d’extraordinaire qu’il ne pouvait exprimer par des paroles. Les noirs qui se trouvaient autour de lui, demeurent tout à coup comme pétrifiés. J’avançai, et, à la vue d’un spectacle merveilleux, bien difficile à décrire, je fus à mon tour saisi, sans pouvoir me rendre raison de ce que j’éprouvais. A nos pieds, du fonds d’un abîme elliptique, immense qui s’enfonce comme un entonnoir, et dont les parois formées de laves brûlées qu’entrecoupent des brisures fumantes, menacent d’une ruine prochaine, jaillissent deux gerbes contiguës de matières ignées, dont les vagues tumultueuses, lancées à plus de vingt toises d’élévation, s’entrechoquent et brillent d’une lumière sanglante, malgré l’éclat du soleil que ne tempérait aucun nuage.

L’une de ces gerbes est perpendiculaire ; l’autre est oblique et semble ou diminuer par accès. Des rochers non encore liquides, dont les blocs anguleux se distinguent sur le pourpre des flots ardents par leur couleur noir le plus foncé, sont poussés avec violence d’entre les matières fondues qui les ont entraînés des cavités de la montagne, et vont tomber avec fracas en décrivant une longue parabole. … »


Vue du cratère Dolomieu dans la nuit de 5 au 6 brumaire de l’an X (14-15 octobre 1801). Bory de Saint-Vincent

L’origine du nom du Bory

L’autre cratère (le Cratère Brûlant), est également observé par Bory de Saint-Vincent. Jouvencourt son coéquipier arrive le premier sur les lèvres de ce cratère et :

«…donna mon nom à cette bouche volcanique. Le cratère Bory, situé à deux cents toises environ du mamelon Central ; est un vaste bassin elliptique pratiqué à la partie la plus élevée du morne du Volcan ; son grand diamètre est de cent trente toises, le petit de cent environ, les parois inégales ont deux cents pieds d’élévation du côté où elles ont plus de hauteur ; elles sont à pic comme des murs… »

Ainsi, c’est en 1801 que le Cratère Brûlant prend le nom de cratère Bory.



Éruption du volcan de Sainte-Rose dans la nuit du 19 mars 1860, d’après un dessin envoyé par Roussin. Gravure tirée du journal L’Illustration.

Evolution du cratère Bory

Selon Bachèlery (1981) la présence sur le pourtour et les pentes ouest et nord du cratère Bory de coulées pahoehoe traduiraient des éruptions de longue durée (plusieurs années) durant le XVIIe et le XVIIIe siècles jusqu’en 1795. Il s’est ensuite produit, en moins de 30 ans, un déplacement de l’activité vers l’est depuis le cratère Bory vers le cratère Dolomieu. Selon Bachèlery (1981) cette migration rapide aurait été facilitée par une activité sommitale très soutenue qui depuis cette époque n’aurait plus existée. La morphologie du Bory ne sera que légèrement modifiée lors de petites éruptions (1937, 1942, 1956, 1981) et suite à des éruptions près du Bory avec des coulées qui se sont déversées dans le cratère pour le remplir. C’est pourquoi ce cratère de 350 m sur 200 m a peu changé par arpport aux observations de Bory de Saint-Vincent. Cette relative inactivité traduirait un simple pit-crater comme ceux que l’on trouve en abondance sur les flancs du Kilauea mais le long des rift zone.



Le cratère Central ou cratère Brûlant en 1875 et 1863 par Richard von Drasche (1878)

L’Enclos Vélain

Il semble que ce soit entre 1817 et 1825 que le fameux « Mamelon Central » si reconnaissable de loin s’effondre et soit remplacé par un troisième cratère : l’Enclos Vélain du nom d’un autre géologue (Charles Vélain) qui passa et travailla sur la Réunion. C’est Lacroix, en 1911, dans la tradition des savants passant sur la Fournaise qui donnera le nom d’Enclos Vélain lors d’une première étude à ce cratère. Ce cratère perdurera jusqu’en 1933 quand une grande partie de l’Enclos Vélain s’effondre (cf. carte de Lacroix). L’Enclos Vélain sera pendant longtemps au-dessus du Dolomieu.


Le sommet du volcan central en 1911 (à gauche) et en 1936 (à droite) d’après les observations de Lacroix (1938)

Le sommet du volcan en septembre 1936 d’après Lacroix (1938)

Evolution du cratère Dolomieu

À partir de l’éruption du 17 juillet 1791, le cratère Dolomieu prend donc le relais du cratère Bory et deviendra l’unique cratère actif du Cône Central. Même si les données restent parcellaires, le cratère Dolomieu évoluera et se remplira pour ensuite d’effondrer de nombreuses fois comme ce qui s’est produit le 6 avril 2007. Le tableau synthétise une partie de l’histoire du Dolomieu. Pour l’intervalle de temps entre 1911 et 1980 une évolution des cratères sommitaux sous la forme de coupe a été proposée par Bachelery (1981). En effet, c’est surtout après 1911 que les données sur l’activité du cratère central sont plus nombreuses et permettent de mieux suivre l’évolution. Alfred Lacroix connu pour son étude de l’éruption de la Montagne Pelée réalisera plusieurs missions et comparera les évolutions des cratères sommitaux entre 1911 et 1936.

Au cours de ses deux siècles d’existence le cratère Dolomieu a eu ainsi plusieurs cycles d’activités :

 un lac de lave (cf. description ci-dessus de Bory de Saint-Vincent devant le spectacle) au fond du cratère ou une activité strombolienne ;

 des remplissages qui parfois ne permettent plus au Dolomieu d’être considéré comme un cratère (cas en 1911), heureusement entre 1927 et 1929 un nouveau cratère Dolomieu apparaît ;

 des débordements de coulées quand le cratère est rempli ;

 de grosses explosions (phréatomagmatiques), comme celles de 1791, de 1860 (voir gravure tirée de l’Illustration, N° 898, 12 mai 1860) et du 6 avril 2007. Suite à ces fortes explosions des effondrement très rapides.

Evolution des cratères Dolomieu, Bory et l’Enclos Vélain (Fournaise – France)
Année
Profondeur
Diamètre
Activité et remarques
1791
- 40 m
Environ 200 m
Très grosse explosion. Création du cratère Dolomieu
1801
Quelques mètres
Environ 400 m
Lac de lave
1817-1822
Disparition du « Mamelon Central » et création d’un troisième cratère au sommet : l’Enclos Vélain
1844
Le cratère Dolomieu est rempli
Une coulée déborde à l’extérieur du cratère
1851
- 300 m
150 m
Lac de lave au cratère Dolomieu
1859
Le Dolomieu est rempli
Une coulée déborde à nouveau
1860
- 200 m
200 m
Très forte explosion : le 19-20 mars. Effondrement au cratère Dolomieu
1874
- 150 m à -160 m
400 m
Dolomieu
1889
- 200 m
150 m
Dolomieu
1890
- 25 m
200 m
Dolomieu
1911
Le Dolomieu est rempli
1927
Quelques mètres
100 m
Nouveau cratère Dolomieu
1929
« trou énorme » au Dolomieu
1930
-50 m
400 à 500 m
1933
- 30 à 40 m*
100 à 150 m*
*Effondrement de l’Enclos Vélain
1934
Effondrement de l’Enclos Vélain vers l’est, avec disparition de la cloison séparant le Dolomieu du Vélain et création du « Nouveau cratère »
1936
- 120 m*
600 m dans la direction SE-NW et 400 m dans la direction SO-NE*
* Dimensions du « Nouveau cratère »
1937-1945
- 150 m
Remplissage du cratère Bory et Dolomieu par des coulées qui se déversent à l’intérieur
1946
- 80 m
Effondrement du cratère Dolomieu puis activité strombolienne
1953
Effondrement de la paroi entre le Bory et l’Enclos Vélain
1961
Il ne reste plus qu’une toute petite « banquette » entre l’Enclos Vélain et le Dolomieu
1981
- 150 m à l’ouest

et

- 80 m sur le rebord est

1000 x 700 m

250 x 375 m*

Cratère Dolomieu

*Cratère Bory

1986
- 160 m sur son rebord ouest

et

- 50 m sur son rebord est

1 125 m x 725 m
Plus de distinction de l’Enclos Vélain, un unique cratère le Dolomieu. Un effondrement de 150 m de diamètre et profond de 80 m dans le SE du Dolomieu
2006
Cratère Dolomieu rempli à ras bord
Activité strombolienne, émission de coulées. Débordement de coulées
6/04/2007
- 350 à 360 m
700 m N-S et

1000 m E-W

Effondrement (environ 60 millions de m3) du Dolomieu accompagné d’explosions phréatomagmatiques. Deux éruptions fissurales le 30 mars et le 2 avril
21/09/2008
Eruption dans le cratère Dolomieu.  Le Dolomieu commence à se remplir. (850 000 m3). Fin de l'éruption le 2/10/2008

Les effondrements

Les effondrements du Dolomieu sont le résultat d’une vidange rapide du réservoir magmatique à la suite d’éruptions latérales. Pour Lénat et Bachèlery (1990) ce réservoir se situerait entre 500 et 1300 m de profondeur et pourrait être allongé est-ouest ou composé de plusieurs unités.

Conclusion

Le fond du Dolomieu étant maintenant à plus de 300 m, le Dolomieu présentera, comme en 1801, un lac de lave ou une activité de type strombolienne au fond du cratère. Peu à peu, le cratère Dolomieu se remplira ce qui renforcera ses parois et évitera, nous l’espérons pour la mémoire de Bory de Saint-Vincent, que le cratère Bory ne s’effondre et soit grignoté par les effondrements successifs du Dolomieu.

Evolution des cratères sommitaux entre 1911 et 1980 (P. Bachelery, 1981)

Références :

 

L'île de la Réunion
Le Piton de la Fournaise
Le sommet du Piton de la Fournaise
Les éruptions du Piton de la Fournaise
Le Piton des Neiges
Les zéolites de la Réunion
Les liens avec la Fournaise