L'Etna
(extrait de l'Italie pittoresque, 1835)

par

Charles   Didier (1805 - 1864)

 Charles Didier a réalisé  l'ascension de l'Etna  en 1829.

   " Il n’y a rien de plus beau, je ne dis pas seulement en Sicile, mais en Europe, que les campagnes catanaises ; cette terre de feu est d’une fertilité merveilleuse ; mais ce n’est pas la fertilité plate et uniforme de la Lombardie ou de Valence : la terre ici enrichit l’homme, en charmant sa vue. De quelque côté qu’on la contemple, cette nature est plaine de prestiges : elle échappe par la variété des scènes, par l’imprévu des sites, à la monotonie d’un sublime trop répété ; car elle a en elle tous les éléments des grands paysages : la mer, les bois, la plaine, la montagne, et cette montagne est l’Etna.
    Si vu de près, le géant perd de ces dimensions colossales qui le rendent de loin si majestueux, il se montre sous des faces nouvelles : la grâce alors s’unit en lui à la force, l’aménité à la puissance. Un voyage à faire est le tour entier de la montagne. Il faut y mettre quatre jours et commencer par le revers oriental. On voit, en passant, ces magnifiques écueils d’Aci, dit des Cyclopes, les bosquets de Galathée, la grotte de Polyphème, tous ces poétiques théâtres de la pastorale primitive. Quittant les treilles et les figuiers, on s’enfonce dans les bois, on salue en passant le fameux châtaignier aux cent chevaux, patriarche des forêts ... »

    « Qu’est le Vésuve auprès de l’Etna ? Ce qu’est le Jura auprès du Mont-Blanc. Tout étourdi des magnificences du géant sicilien, le vieux savant Spallanzani professa le reste de ses jours un profond mépris pour son humble rival, le destructeur de Pompéï : il appelait le Vésuve un volcan de cabinet, et c’est l’effet que produit sa vue quand on vient de Sicile… »
    Après avoir tant parlé de l’Etna, l’avoir tant contemplé de loin, l’avoir admiré sous tant de faces, il est temps de le voir de plus près encore, de le prendre corps à corps, pour ainsi dire, et de le mettre sous nos pieds.

     C’était le 7 août, par une journée chaude et brillante. Précédé d’un guide expert, pratico assai, comme on dit là, et monté sur une mule qui ne l’était guère moins, je sortis de l’auberge de l’Éléphant où j’étais logé à Catane et, remontant l’interminable rue Etnéenne, strada Etnea, qui a plus de 2 milles de longueur, je pris la route de la montagne. Il était quatre heures après midi ; la chaleur était encore ardente. Afin d’éviter le soleil du Lion qui nous dévorait, le guide me fit quitter la route directe, et nous nous jetâmes dans des chemins de traverse ombragés d’oliviers et d’arbres fruitiers de toute espèce.
     On divise la montagne en trois zones ou régions : la région cultivée, la région boisée, la région déserte. Leurs noms indiquent leurs différents caractères. L’aspect de la première zone est varié : les vergers font de temps en temps place aux blés ; puis viennent quelques champs de lave, où la végétation n’a pas pu mordre encore. La pente est douce ; mais échauffées par la chaleur du jour, les roches volcaniques dont la roue est pavée étaient glissantes, et il fallait tout l’aplomb des mules pour s’y tenir ferme. Le ciel était pur : seulement quelques légers nuages flottaient sur l’Etna et me faisaient redouter la journée du lendemain : car il est bien rare, même en été, de le trouver calme et serein. Ma bonne étoile les dissipa.
     Nicolosi est le dernier lieu habité, et marque les limites de la région cultivée. Nous fîmes là une première halte, et nous nous munîmes de quelques provisions : car, ce point passé, on ne trouve plus rien ; nous achetâmes aussi du charbon pour faire du feu en arrivant au sommet… »

    « Au sortir du village, on entre dans un champ de lave brisée et réduite en poussière : on serre de près le mont Rossi, d’où partit l’éruption de 1669, et qui se dressait dans l’ombre comme une pyramide menaçante. Au sable succède une lave dure, raboteuse, qu’on pourrait prendre, à voir ses violentes ondulations, pour les vagues d’une mer pétrifiée tout à coup ai milieu d’une tempête ; le pied des mules y retentissait comme sur du fer ; nul autre bruit ne troublait le vaste silence de la terre et du ciel. On fait plusieurs milles sur ces aspérités aiguës et sonores, puis on entre dans le bois.
    La Casa dei Campieri, qui est sur la lisière, n’est qu’une masure abandonnée. Le bois est composé de chênes tantôt serrés, tantôt plus clairs ; le sentier, fort raide et fort étroit, serpente péniblement à travers les arbres et côtoie souvent des précipices que l’obscurité rendait formidables. Ne distinguant qu’imparfaitement les objets, j’allais souvent donner de la tête contre les branches en saillie, et la mule, de son côté, enfonçait jusqu’au genou dans la poussière fine et mouvante. Nous traversâmes ainsi, sans rien voir, la région boisée, et nos mîmes enfin le pied dans la région découverte.
    J’aperçus alors, pour ne la plus perdre de vue, la tête du géant ; elle se dessinait sur le bleu foncé du ciel, environné d’une auréole d’étoiles. Les nuages avaient tout à fait disparu ; la nuit était sereine, mais froide, le vent glacial ; un épais manteau du pays et des gros gants de daim étaient des préservatifs insuffisants ; j’étais gelé dans tous mes membres. Je mis pied à terre et j’essayai de marcher pour me réchauffer ; mais j’y dus renoncer. Nous étions rentrés dans les laves, et des laves si dures qu’elles me blessaient et me faisaient trébucher à chaque pas. Il fallut se résigner à remonter en selle : plus faite aux lieux, la mule s’en tirait mieux que moi, et je m’abandonnai à son pas lent mais sûr… »
    «…Cependant nous étions en selle depuis huit longues heures, et l’inatteignable sommet s’exhaussait devant nous. Nous avions repassé une troisième fois des rochers dans la cendre, et le bruit des fers ne provoquait plus les échos ; le silence était profond, et nous montions toujours. Enfin nous abordâmes sans naufrage à la Casa degl’Inglesi, espèce de cabane de pierre bâtie, comme son nom l’indique, par les officiers anglais au temps de l’occupation. Elle est pied même du cratère et composée d’une étable pour les bêtes et d’une espèce de hangar fermé pour les hommes. Tout misérable qu’il est, ce toit hospitalier est une bénédiction pour le voyageur accueilli par la tourmente sur ces sommets désolés. En temps serein il ne lui est pas moins cher, car le froid est toujours rigoureux sur ces hauteurs ; la nuit surtout il est sanglant. Le premier soin fut pour les bêtes : on les installa dans l‘écurie, on leur servit l’avoine et l’eau apportées pour elles, après quoi notre tour vint. Le charbon fut allumé, et un fagot de bois sec, que le guide avait eu la prévoyance de ramasser dans la forêt, nous donna un feu clair et pétillant.
     Ces premiers et impérieux besoins de la nature une fois satisfaits, je sortis de la cabane et me mis à errer à l’aventure. Quoique l’air fût vif, il était calme, le vent était tombé, mais la nuit régnait encore, pas une étoile n’avait pâli ; leur éclat était si radieux, qu’il me permettait de distinguer la mer. Je distinguai aussi la plaine de Catane toute semée de feux ; on eût dit un vaste champ de guerre couvert de bivouacs : c’étaient les moissonneurs, qui, selon l’usage, brûlaient les chaumes, restucci, pour fumer la terre. C’était un spectacle dont nul mot ne saurait rendre l’effet ; vus de si haut, les feux de la plaine scintillaient comme autant d’étoiles ; c’était comme un autre ciel à mes pieds. Le silence était profond ; pas un souffle n’en troublait la solennité ; quelque fois seulement le génie du volcan révélait sa présence par des mugissements sourds et prolongés, puis tout se taisait et la montagne rentrait dans son repos. On aime à cette heure de la nuit, et quand tout dort à ses pieds, on aime se sentir seul vivant au milieu de ces solitudes vouées à la stérilité, à la destruction. C’est comme un défi porté à la mort ; et cette lutte sans témoin sourit à l’imagination : elle jette l’âme dans je ne sais quelle exaltation enthousiaste ; elle inspire des pensées d’orgueil et de domination.

L'Etna vu du Sud, vers 1800 m, flanc ouest. Photo Dominique Decobecq

     J’errai longtemps ainsi dans la cendre, absorbé en contemplations muettes : je m’en arrachai pour continuer mon pèlerinage, car je n’étais pas au but : je n’étais qu’au pied du cratère, et c’est de la cime que je voulais assister au grand spectacle du soleil levant. La nuit avait marché, les étoiles enfin commençaient à pâlir, une vapeur blanchâtre pointait à l’orient, et la fraîche brise qui précède et suit toujours l’apparition du soleil s’était levée et me frappait le visage de son souffle précurseur. Le guide s’était endormi au bord du feu, je le réveillai, et nous nous remîmes en route ; mais cette fois à pied, car ni chevaux, ni mules, ne peuvent passer outre.
    La cabane n’est séparée du cône que par un champ de lave, mais c’est le plus âpre de tous et le plus rude à franchir ; la fatigue est d’un long quart d’heure, et l’on y laisse infailliblement sa chaussure. Enfin on atteint le pied du cratère et l’on entre dans la cendre ; on y enfonce jusqu’à mi-jambe. Cette dernière épreuve est d’une heure ; il faut tout ce temps à un homme vigoureux pour atteindre le point culminant. Le vent, qui s’était peu à peu relevé, soufflait avec une extrême violence ; je l’avais de face, et il semblait vouloir me repousser loin du but ; il s’engouffrait dans mon manteau qui faisait voile et m’entraînait en arrière. C’était un labeur que de se tenir en pied, et je n’y réussissais qu’à l’aide d’un long et fort bâton ; mon guide chancelait lui-même, et, tout montagnard qu’il était, il fut renversé. En fin la victoire me resta : j’atteignis le faîte ; mais il ne suffisait pas d’avoir emporté la position, il fallait la conserver, et la chose n’était pas facile ; plus j’étais haut, moins j’avais de base, et plus l’ennemi avait de prise ; pourtant je réussis à me maintenir quelque temps.
    Sauf  les dimensions, le cratère de l’Etna ressemble à celui du Vésuve ; mais au lieu de quelques centaines de pas, il a une grande lieue de tour ; au moment où je le vis, le cône intérieur avait la forme d’une aiguille tronquée : je ne saurais mieux le comparer qu’à une flèche gothique ; toutefois je le vis mal : c’est à peine si j’en pus par échappées distinguer le fond ; il était plein d’une fumée épaisse et bitumineuse, que le vent faisait tourbillonner avec rage et ma fouettait au visage avec d’horribles sifflements : l’odeur du soufre me suffoquait et m’arrachait une toux rauque et incessante : avec cela la rareté de l’air m’embarrassait la poitrine et me causait une maladie, une angoisse que je n’avais jamais éprouvés que sur les Hautes-Alpes. C’est une souffrance d’abord vague, mais qui à la longue, doit être affreuse. Ainsi fumeux et bouleversé, le cratère avait quelque chose d’infernal : c’était bien la bouche du Tartare, et la poésie grecque l’a bien peint. »

La Bocca Nuova, l'un des cratères au sommet de l'Etna. Photo Dominique Decobecq.

     «… Mais le vent qui m’avait accueilli sur le bord du cratère tourbillonnait toujours ; son impétuosité n’avait fait que croître, la fumée m’aveuglait, le soufre m’étouffait, il fallut céder la place à tant d’ennemis et redescendre à la maison des Anglais. Je vis en passant, et presque au sommet du mont Frumento, un phénomène étrange : c’est un champ de neige recouvert par la lave et conservé par elle depuis une époque inconnue. En rentrant sous le toit du refuge, nous trouvâmes un hôte que nous ne savions pas y avoir laissé. Ce n’était ni un loup ni un daim, bien moins encore un sanglier ; mais une pauvre petit souris blanche, qui n’était pas, je vous assure, le ridiculus mus de la montagne au travail, car sa vue, loin de faire sourire, me toucha ; transportée si haut, sans doute, dans quelque sac d’avoine où elle s’était blottie, elle était restée là, et c’était bien certainement le seul habitant du désert ; assiégée par la faim, la chétive créature y vivait des rares dépouilles du voyageur ; les miettes de mon frugal repas l’avaient attirée ; notre retour la mis en fuite : toutefois elle ne fut pas si agile que le guide ne la fit prisonnière : il voulait l’emporter comme un trophée ; mais je la fis rendre à la liberté et lui laissai des vivres pour longtemps.
     Nous remontâmes à cheval, et, prenant vers l’est, nous descendîmes sur un petit plateau voisin, Piano del lago, à la Tour du Philosophe : Tour est ici un peu ambitieux, car ce n’est qu’un carré de briques, débris informe de quelques édifices inconnu dont il serait bien difficile d’assigner la nature et l’emploi. Les hypothèses ne manquent pas : c’était selon les uns, un lieu d’asile, comme l’est aujourd’hui la maison des Anglais ; pour d’autres, c’était un temple ; quelques-uns même poussent le dogmatisme d’antiquaire jusqu’à en faire le temple de Vulcain ; mais cette dernière hypothèse est la moins probable, car le site de ce sanctuaire fameux est connu : il s’élevait entre Adrano et Bronté. Peut-être était-ce une retraite bâtie par le philosophe Empédocle, peut être le fut-il en son honneur, c’est peut-être son tombeau.
    Quoi qu’il en soit de ces hypothèses, qui se valent toutes, le vestige est ancien : on y a trouvé quelques débris de marbres précieux, et le nom est populaire et traditionnel. Mais tout cela n’a d’intérêt que pour l’imagination : séduit par le nom, on aime à croire que Pythagore vint rêver là, que Platon y vint à son tour : on s’associe par la pensée à ces grands hommes, on en fait les compagnons de sa solitude ; et, certes, on ne saurait voyager en meilleure compagnie.
    Continuant à descendre, on arrive au bord d’un abîme dont le nom trivial, Valle del Bue,Vallée du Bœuf, éveille des idées moins poétiques ; ce n’en est pas moins la plus frappante image de désolation et de stérilité que se puisse représenter l’imagination humaine. Si Dante l’avait vu, nul doute qu’il n’en eût fait une de ses bolges infernales. C’est un large vallon circulaire, entièrement composé de rochers noirs et volcaniques : quelques maigres arbustes végètent péniblement sur les bords supérieurs ; mais le fond est complètement nu. Non loin est un profond atterrissement nommé la Citerne ; il est curieux à étudier : on y voit onze laves superposées ; elles sont le produit d’autant d’éruptions différentes. Mais qu’est ce monument visible, auprès des soixante-dix-sept éruptions dont l‘histoire a conservé le souvenir, sans compter celles qui n’eurent point d’historiens, point de témoins peut-être ?"