Les deux survivants de l'éruption, du 8 mai 1902, de la montagne Pelée

A la suite de cet événement où  l'on dénombra environ 28 000 victimes  l'on ne retrouva que 2 survivants : Louis Cyparis et Léon Compère. Louis Cyparis passa à la postérité, car son aventure fut extraordinaire et fut exploitée, déjà à l'époque, par les médias. Son renom est resté car il fut présenté pendant quelques années dans le cirque Barnum, comme le seul survivant de la cité de la mort.

Alfred Lacroix dans son ouvrage monumental sur l'éruption de la Montagne Pelée rapporte les témoignages et entretien qu'il a eu avec les deux survivants et que nous reproduisons ici :

Photographie d'après une carte postale de Cyparis, l'un des deux survivants de l'éruption de la montagne Pelée. Photographie Dominique Decobecq.

Ciparis, l'un des deux survivants de l'éruption du 8 mai 1902 de la Montagne Pelée (Martinique)

"Louis Cyparis (dit Sanson) était un travailleur du Précheur, tantôt marin, tantôt cultivateur. Un jour, dans sa partie de plaisir, il s'était pris de querelle avec l'un de ses camarades qu'il avait blessé d'un coup de coutelas. Arrêté, on l'avait condamné pour un mois à la geôle. Il avait presque fini son temps, lorsqu'on le conduisit en ville pour quelques corvée à remplir. Il apprend qu'il y avait fête au Précheur ; tous ses instincts se réveillent, il s'échappe, va danser toute la nuit et le lendemain vient se constituer prisonnier pour achever son temps. Pour faire une leçon, à lui et aux autres prisonniers, il fut alors condamné à huit jours de cachot, et c'est pendant ce temps que l'éruption du 8 mai s'abattit sur Saint-Pierre. " Il était 8 heures, dit-il ; on n'était pas encore venu m'apporter la ration du jour, quand tout à coup un bruit formidable se fit entendre, tout le monde criait au secours, je brûle, je meure…Au bout de cinq minutes, personne ne criait plus, excepté moi, lorsqu'une fumée se précipita avec violence par la petite fenêtre de ma porte. Cette fumée brûlait tellement, que pendant un quart d'heure je sautais à droite, à gauche, en l'air, tout partout pour l'éviter. Après un quart d'heure, c'était un silence affreux. J'écoutais, criant de venir me sauver, personne ne répondait. Alors tout Saint-Pierre doit être écrasé sous le tremblement de terre, dans du feu." Le pauvre homme passa ainsi quatre jours et trois nuits dans son cachot, sans manger et n'ayant pour boire que l'eau de pluie qui suintait à travers son grillage. C'est le dimanche 11 mai, dans l'après-midi, que trois hommes du Morne-Rouge, Léon Danglis, Georges Hilaire et Maurice Virdé, passant dans ces parages, entendirent ces plaintes.
 
 

 Ils arrivèrent à délivrer le prisonnier et le conduisirent au Morne-Rouge où nous l'avons vu au mois de juillet. Au moment de sa délivrance, on a constaté que Cyparis portait des brûlures sur tout le corps ; ses habits ne présentaient pas trace de combustion. Le récit qui vient d'être relaté a été taxé par quelques-uns d'invraisemblable et l'on a prétendu que Cyparis n'était qu'un pillard, brûlé postérieurement au 8 mai en fouillant les maisons incendiées. M. Lacourné, président de la cour d'appel de la Martinique, m'a donné l'assurance que Cyparis était bien réellement en prison le 7 mai. D'autre part, la prison se trouvait dans le quartier du Centre, tout près et au Nord du Théâtre et adossée au morne Abel ; elle a été détruite le 8 mai, mais le cachot est resté et est encore debout. Cette construction en pierres, voûtée, se dressait dans une cour, au niveau du sol de laquelle se trouvait son plancher. Elle ne possédait qu'une seule porte en bois massif, surmontée par une petite fenêtre grillagée et dirigée vers le sud, c'est-à-dire du côté opposé au volcan. Par suite, elle avait la même orientation que les cabanons de la maison d'aliénés dont il a été question plus haut. Or, on a vu  que dans ceux-ci il n'y a pas de trace d'incendie et que les malheureux qui y étaient enfermés n'ont s été carbonisés ; cette maison d'aliénés était cependant plus rapproché encore du volcan que la prison ; elle était dominée par des maisons qui ont été entièrement détruites. Il n'y a donc rien d'invraisemblable à ce qu'un homme enfermé dans ce petit réduit ait pu survivre, car il n'a pas reçu le choc direct de la nuée, la cendre et la vapeur brûlantes n'ont put pénétrer jusqu'à lui que par petites quantité à la foi et sans force mécanique.

Le récit du second survivant vient en quelque sorte confirmer cette première observation, car c'est dans une maison située un peu plus au Sud-Est et par suite dans le voisinage de la maison où j'ai trouvé les trois cadavres non carbonisés dont il a été question plus haut, que se trouvait Léon Compère, dont il me reste à rapporter l'histoire, telle qu'il nous l'a racontée lui-même ; il était pendant l'hiver 1902 garde de police dans les ruines de Saint-Pierre ; je l'y ai vu souvent et il m'a montré son ancienne demeure.

 Léon Compère était cordonnier à Saint-Pierre ; il habitait au pied du morne Abel, dans une maison située à l'angle du boulevard et de la rue de la Fontaine ; elle était précédée d'une cour et d'un jardin et n'avait pas vue directe sur le volcan, car elle était protégée par un repli du morne. D'autres locataires, le greffier, M. Delavaud, sa femme, sa fille et son fils, se trouvaient dans le même immeuble.
 Le 8 mai, à 8 heures du matin, Compère était devant sa porte, regardant la rade, lorsque brusquement il ressentit un vent violent venant du Nord, les arbres du jardin furent déracinés et il n'eut que le temps de rentrer chez lui ; il s'aperçut alors qu'il était brûlé aux mains, au visage, à la jambe gauche. L'obscurité s'était faite ; une grande quantité de cendres pénétrait dans sa chambre et leur chute sur la toiture en tôle faisait un grand bruit. Compère, terrifié, s'était réfugié sous une table ; à ce moment la famille Delavaud entre dans la chambre ; tous étaient grièvement brûlés : la petite fille mourut aussitôt, les autres ne tardèrent pas à sortir. Au bout de vingt minutes, l'obscurité cessa et Compère passa dans la chambre voisine : il y trouva M. Delavaud père mort, la tête et les coudes appuyés sur son lit ; ses habits étaient intacts. Il se rendit alors dans la cour, et vit sur la cendre chaude les cadavres enlacés du fils Delavaud et de son amie Flavia ; leurs vêtements étaient brûlés. Compère se réfugia à nouveau dans sa chambre, jusqu'au moment où, la maison ayant commencé à flamber, il se sauva par le Boulevard ; il avait vu pendant ce temps son gilet de tricot de laine, accroché contre un mur, s'enflammer spontanément. Pendant sa fuite, il n'a rencontré aucun être vivant ; des cadavres nombreux étaient couchés sur la route près de Trouvaillant ; la ville flambait de toutes parts. Nous lui avons demandé se la cendre était encore chaude  à ce moment ; il nous a répondu affirmativement, e a ajouté comme preuve qu'ayant eu un besoin à satisfaire il avait constaté que la cendre dégageait de la vapeur a moment où elle était mouillée par son urine. Compère se réfugia à Fond Saint-Denis, d'où il fut transporté à l'hôpital de Fort-de-France. "