Lettre de M. Hubert l’Ainé
à M. Bory de Saint-Vincent
J.B.G.M.,
à Paris,
Bory de Saint-Vinent fut le découvreur scientifique
du Piton de la Fournaise, il réalise ainsi la première carte
volcanologique de ce volcan. Son étude fut publiée en quatre
volumes (3 volumes de texte, et un atlas), Voyage dans les quatre principales
îles des Mers d'Afrique, fait par ordre du gouvernement pendant les
années neuf et dix de la République (1801 et 1802).
De retour en France, le Piton de la Fournaise entre en
éruption et un correspondant M. Hubert l'Ainé lui fait un
rapport qui sera publié dans l'étude Saint-Benoit. 16
germinal an X (1802).
Bory de Saint-Vincent étudia aussi les îles
Canaries : Le texte complet de "Essais sur les isles Fortunées
et l'antique Atlantide. Baudoin, 1803" est disponible sur le site du
Max Planck Institute pour l'histoire des sciences :
http://humboldt.mpiwg-berlin.mpg.de/Bory_LiSe/

Le volcan a fait ces jours derniers une éruption ; la lave qui en est provenue est arrivée à la mer. J’ai été sur les lieux, je vous envoie la relation de ce voyage et de mes remarques.
Il faut d’abord prendre les choses
de plus loin.
Vous savez (car vous l’avez vu de près) que dès le mois
de novembre le cratère Dolomieu était
en travail, et vous avez vu même sortir au bas de ce cratère
un ruisseau de laves , lequel s’est éteint depuis votre départ,
après s’être avancé très lentement jusqu’à
200 toises environ de la mer. Vous trouverez cette coulée tracée
en crayon noir sur le plan que je joins ici.
Pendant les mois de décembre et janvier, et presque tout février,
le volcan poussait une fumée qui s’élevait de plusieurs fois
la hauteur de la montagne ; les nuages et la fumée éclairés
se voyaient de toute l’île.
Les Observations
Dès que je fus au bord du Bois-Blanc, et que je pus découvrir
l’Océan, je remarquai, ainsi que je l’ai toujours observé
lorsque la lave coule à la mer, que jusqu’à 200 toises environ
du rivage, l’eau était d’un vert jaunâtre, pas uniformément,
mais par nuances irrégulières. Plus près de la terre,
et le long de la côte, il y avait une bande d’une écume de
couleur aurore foncée.
J’ai fait tout ce que j’ai pu pour recueillir de cette écume,
mais elle ne parvenait à terre qu’après avoir passé
par le brisant de plusieurs lames.
Cette couleur de la mer et la bande d’écume se prolongeaient
et le long de la côte à plus d’une lieue du côté
où nous étions, quoique ce fut contre le vent. J’ignore où
portaient les courants.
Nous mîmes 25 minutes pour nous rendre du bas du Bois-Blanc jusqu’à
la coulée ; nous la trouvâmes ne versant des laves à
la mer que du fond seulement, et pas en grande quantité. Je la prolongeais
en montant ; et, à 100 toises à peu près de la côte,
je trouvai un autre courant qui s’avançait lentement charge de scories.
Je vis clairement du point où je me trouvais, que l’éruption
se faisait au pied de la montagne, dans un petit enfoncement. Je n’en étais
guère plus qu’à une demi-lieue à peu près ;
je pus remarquer à la vue simple, et encore mieux avec une longue-vue,
que la matière sortait de plusieurs sources, dont la plus forte
me paraissait être au plus bas possible de la montagne. Les autres
semblaient à 10 et 15 toises au-dessus. Je résolus de me
rendre jusqu’à elles ; mais, le soleil étant couché,
je remis la partie au lendemain.
Je passai la nuit dans la caverne au bas du Bois-Blanc. La fumée
et les nuages éclairés par la lave nous faisaient paraître
le ciel en feu : l’on voyait comme en plein jour. J’avais pour compagnon
de voyage le plus jeune des fils de mon frère.
Dès avant le jour, nous étions rendus au même endroit
que la veille au soir, et nous montâmes par la coulée superbe
que vous avez appelée du Retour. Tout me favorisait au-delà
de mes espérances.
A 150 toises environ des sources de l’éruption, nous rencontrâmes
un nouveau courant de matières fondues qui descendait avec impétuosité.
Il coulait sur la lave des jours précédents, qui était
encore chaude, mais dont la marche était suspendue. ce nouveau courant
entraînait avec lui des scories, et charroyait aussi de grandes masses
de laves anciennes mêlées aux gratons modernes ; sa vitesse,
après avoir vaincu tous les obstacles et s’être formé
en lit, était pareille à celle de nos rivières débordées
; sa largeur était de 30 toises au plus.
Dans les terrains unis, le courant, toujours couvert de scories, formait
bassin ; mais s’il se trouvait de grosses pierres ou des irrégularités
dans les terrains en forte pente, on voyait là les mêmes ondulations
que les mêmes causes produisent dans nos rivières rapides.
Les grosses pierres n’étaient pas toujours entraînées
; j’en ai remarqué deux qui ont tenu dans le milieu du courant,
en pente ; elles n’ont pas même remué ; et la partie qui était
au-dessus de la surface de la matière, pendant deux heures que nous
demeurâmes, ne parut éprouver aucune altération.
Les sources de l'éruption
Après avoir examiné quelque temps ce courant, nous continuâmes
notre route vers les sources, qui n’étaient plus très éloignées
; nous nous en approchâmes jusqu’à ce qu’une chaleur insupportable
nous força de nous arrêter ; c’était à 25 toises
à-peu-près.
Nous vîmes que deux de ces sources avaient à-peu-près
3 pieds de diamètre ; elles donnaient deux courants séparés.
Sept à huit autres plus petites étaient à diverses
hauteurs, au-dessus des premières, et s’y joignaient plus bas ;
d’autres sources, plus élevées encore, ne donnaient plus
de matières, mais elles en avaient évidemment fourni les
jours précédents.
Pendant que nous faisions ces remarques, nous vîmes de la fumée
sortir d’un point peu distant des sources qui en étaient le sujet
; il y avait des broussailles en ce lieu, et elles prirent feu de suite
; en cet instant il sortit du même endroit une nouvelle source de
lave, qui se joignit aux autres.
Cette circonstance, peu importante par elle-même, servit à
m’éclairer sur une observation de la veille qui m’avait beaucoup
occupé. En regardant du bord de la mer, et pendant la nuit, les
courants embrasés sortir de la montagne, j’avais remarqué
de jolies flammes qui semblaient voltiger au-dessus de la lave d’une des
sources. ici, je vis la même chose de plus près, sans longue-vue,
et à l’origine de la nouvelle source qui venait de s’ouvrir sous
mes yeux ; c’était l’effet des rameaux et des feuilles de petits
abrissaux séchés ; ils s’allumaient, et la flamme qui résultait
de cet embrasement, s’élevait, voltigeait çà et là
comme un feu follet, au-dessus de la matière volcanique.
Se méfier de nos sens
J’avais cependant fait des conjonctures sur ces flammes nocturnes et
errantes. Voilà, dis-je alors, comme nos sens nous trompent, et
comment notre imagination s’égare quand elle bâtit sur des
apparences ; je faisais cette réflexion sur les lieux mêmes,
et les communiquais à mon neveu, lorsque nous faillîmes de
nouveau être dupes de nos sens.
Nous trouvant au pied de cette montagne en grand travail, et presqu’à
toucher à l’issue des laves qu’elle vomissait, nous portâmes
une grande attention pour nous assurer si nous n’éprouverions pas
un tremblement de terre local, et si nous n’entendrions pas de bruit. Nous
ne sentîmes très sûrement aucune secousse ; mais nous
crûmes un moment entendre un grondement dans le sein de la montagne
;
J’appliquais l’oreille contre le sol pour m’en convaincre, lorsque
celui de mes noirs qui portait notre calebasse d’eau, s’approcha de nous
pour entendre aussi ce prétendu tapage ; je reconnus alors que ce
bruit était celui que produisait le vent en soufflant dans la calebasse,
qui était presque vide. Je vous ai cité ces deux faits, pour
vous assurer qui si mes sens et mon imagination me trompent désormais,
ce ne sera pas sans que je m’en méfie.
Encerclés par les coulées
de lave
Avant de m’être approché du lieu d’où sortait la
lave, je croyais que, vu la rapidité des courants près des
sources, et le poids des matières de cette éruption, préparées
dans un cratère qui était bien de 12 et 1300 toises perpendiculaires
au-dessus des sources dont il s’agit ; je croyais, dis-je, que les matières
en fusion eussent dû être poussées en jets au bas de
la montagne ; point du tout, la lave sortait, il est vrai, avec force,
mais pas comme je l’avais présumé ; la rapidité des
courants ne paraissait venir que de la pente du terrain, de la fluidité
de la lave et de sa quantité.
Les sources de lave qui ne brûlaient pas de broussailles étaient
presque sans fumées sensibles, ce qui prouve que les grosses fumées
qui précèdent et accompagnent les éruptions ne sont
pas produites par la matière seule en éruption .
Nous étions encore aux sources, lorsque la réunion de
plusieurs ruisseaux de lave que l’enfoncement de la montagne favorisait,
forma un nouveau courant, qui fut bientôt par notre travers ; la
rivière de l’Est ne coule pas avec plus d’impétuosité.
Ayant à notre gauche ce nouveau torrent, les noirs virent paraître
une fumée à droite sur la coulée du Retour, où
nous nous tenions ; ils en furent effrayés par la crainte qu’il
ne sortit de cet endroit une nouvelle source de feu, ce qui était
très probable. Je me décidai alors à redescendre en
suivant le courant que nous venions de voir se former, et en nous tenant
le plus près possible sans être trop incommodés de
la chaleur.
Je ne pouvais marcher que très lentement, m’étant enfoncé
jusqu’à la cuisse dans une cavité qui couvrait une croûte
mince de lave, qui, s’étant rompue sous moi, m’avait blessé
et contus.
Nous n’avions fait qu’environ 300 toises en descendant, quand nous
nous aperçûmes que le courant que nous avions rencontré
le premier, le matin, en montant s’était dérangé de
sa route et avait traversé la coulée du Retour : il nous
coupait le chemin. Il fallut alors se mettre à courir ; et je courais
comme les autres, malgré le mal que j’éprouvais. Je craignais
de ne pas arriver avant que la lave n’atteignit les broussailles et les
buissons
que vous connaissez du côté du Bois-Blanc, et le long de la
coulée où nous avions voyagé. Il était temps
; il ne s’en fallait pas plus de 8 à 10 pieds lorsque le dernier
de nous passa : au même instant, le feu prit au bois. Ici, je plaçais
ma troupe en avant de la lave ; elle s’était fort élargie
et avait à peu près 150 toises de face quand le second
courant l’eut joint.
Le mouvement progressif des laves s’était extrêmement
ralenti ; celles-ci se chargeaient de scories et se formaient en morceaux
de même espèce ; leur épaisseur était alors
de 4 à 5 pieds et diminuait cependant lorsque la coulée trouvait
une pente rapide ; il se formait seulement dans ces lieus des courants,
mais ils étaient très lents et toujours embarrassés
de scories.
En précédant ainsi la marche de la coulée, nous
vîmes 7 à 8 oiseaux du tropique, qui quoique passant à
la hauteur de la portée du fusil au-dessus de la lave, y tombaient
presque au même instant qu’ils se trouvaient dans cet air brûlant
; un seul (celui-là avait peut être déjà vu
le feu,) se releva et se sauva en reculant .
Ma blessure d’une part, et les inquiétudes que mes voyages au
volcan donnent à ma mère, me déterminèrent
à reprendre la route de Saint-Benoit.
Etant au haut de la montée du Bois-Blanc, nous vîmes un
troisième courant qui avait pris naissance depuis notre départ
du lieu des sources, et qui se dirigeait vers le bord opposé à
celui qu’avais suivi ceux que nous avions observés de près.
J’ai pensé, mon cher M. Bory, qu’en copiant le mieux que je
pourrais, votre plan du volcan, il , me serait plus facile de vous indiquer
le lieu de la sortie de la lave, et des différents courants qu’elle
a formés, ce que j’avais tracé en crayon rouge : c’est du
moins ce que je voyais le 2 avril à une heure l’après-midi.
Il paraît que la lumière que j’avais vue sortir du cratère
le 21 mars, n’était point l’effet de la lueur vomie par cette bouche,
ou du moins qu’elle n’en a pas rejeté assez pour former un courant,
puisqu’elle n’a point paru sur la montagne, ni sa lumière sur les
nuages.
Avant et après l’écoulement des laves que j’ai observé,
le cratère n’a cessé de donner de la fumée, mais peu,
et de la couleur de celle qui suit les éruptions si différentes
de celles qui les précèdent.
Quoique je vous aie beaucoup parlé de la fumée de la
lave quand elle arrive à la mer, dans mes précédentes
lettres, je reviendrai encore à celle-ci après avoir achevé
ma relation.
Des expériences
J’avais porté un électromètre de Saussure ; je
l’ai mis en expérience aussi près possible de la lave en
fusion sans lui faire courir les risques de fondre la cire d’Espagne qui
la garnit. Les boules ne se sont pas éloignées du tout. J’ai
regretté que les cheveux de mon hygromètre de Saussure se
soient rompus, et de n’en avoir pas de préparés pour le remonter.
Il y avait longtemps que je voulais m’assurer si la fumée faible
et basse des laves en fusion contenait de l’eau, comme le dit le père
Della Torre .
Vous savez que je me proposais de suivre l’effet de la lave en stagnation
dans des espèces de bassins qu’elle pourrait remplir dans sa route,
parce qu’il me semble que c’est lorsque la lave est ainsi stagnante qu’elle
forme des laves poreuses, et que c’est en multipliant ainsi son volume,
qu’elle soulève de grosses masses, comme la butte Hamilton que je
vous ai fait remarquer, et qui, depuis longtemps, est pour moi un sujet
de méditation . Il ne m’a pas malheureusement été
possible de rien trouver dans la marche des courants qui pût favoriser
ce projet d’observation ; la nature de la lave que je vais décrire,
s’y opposait aussi.
Vous savez que la belle coulée du Retour est unie, et qu’on
y marche comme sur un pavé, et cela depuis la montagne jusqu’à
la mer ; eh bien, la dernière éruption qui la longe et la
couvre en partie, présente le contraste le plus frappant. La coulée
entière, dans toute sa longueur comme dans toute son épaisseur,
n’est formée que de ces morceaux scoriformes qu’on appelle gratons,
et dont ici la surface est couverte d’un vernis vitreux noir : ce serait
à tort qu’on prendrait ces morceaux pour de vraies scories, comme
celles qui ont surnagé dans laves en liquéfaction : celles
dont il s’agit, sont pesantes, quoique poreuses; la pâte en est fine
et n’a pas les reflets chatoyants de la plupart des vraies scories.
C’est un beau sujet d’observations que la différence de ces
deux coulées voisines ; je me propose, après le parfait refroidissement
de la dernière; d’y aller, et de faire les recherches dont je suis
capable ; je recueillerai, pour vous les envoyer, des échantillons
comparés, pris à diverses distances des sources de chaque
coulée, et à leur source même. Vous voudrez bien les
communiquer au savant M. Faujas, dont, comme vous, je suis l’admirateur
zélé.
Un échantillonnage de lave
Je vais joindre à cette lettre un petit échantillon de
la dernière coulée ; vous y remarquerez que le tiers au moins
de son volume, est formé de grains de chrysolite des volcans, ou
du moins ce que je prends pour tels.
Peut être est-ce une si grande quantité de matière
étrangère à la lave, qui a donné à la
coulée entière où elle se rencontre, la forme de scorie.
la comparaison que je me propose de faire des deux coulées, pourra
donner quelque poids à cette conjoncture, ou la détruire.
Il est à remarquer que la lave que vous avez vue sortir au niveau
de l’Enclos, étant vous-même au haut du cratère Dolomieu,
en brumaire dernier, est de même forme et qualité que celle
que je viens de décrire, et que vous allez recevoir : je les regarde
comme provenant du même foyer d’éruption.
Revenons aux fumées.
Vous vous rappellerez que je vous ai marqué, que me trouvant
en 1800, enveloppé par la fumée de la lave tombant à
la mer, dans l’éruption de la ravine Citron-Galet, je fus couvert,
ainsi que les pierres et les plantes qui se trouvaient près de moi,
‘une poussière blanche de sel marin ; je mangeais de ce sel avec
du citron, par un goût créole que vous me connaissez.
La formation de ce sel, et la manière dont il s’élève
avec la fumée (qui n’est que l’eau réduite en vapeur), n’étaient
pas difficiles à concevoir. J’ai produit, depuis votre départ,
le même effet en petit, en jetant de l’eau de mer sur un morceau
de lave rougie au feu ; un vase de verre que j’ai placé sur cette
vapeur s’est trouvé terni par le sel, que j’en tirais ensuite en
y passant le doigt. Un fer rougi a produit le même effet.
Cette fois, je vis la même chose à la rencontre de la
lave avec la vague, mais je remarquai des parties noires dans la même
masse de fumée, ce qui m’occupa. Je me rappelais que M. Hamilton
a
observé au Vésuve, deux couleurs
de fumée dans les éruptions, l’une très blanche comme
des balles de coton, et l’autre très noire. Je ne manquai pas de
conclure de la double analogie, que la lave et la mer se réunissent
dans les foyers des volcans, comme on a bien d’autres raisons de la présumer,
et comme je me souviens que vous le disiez sans cesse. Cependant, en observant
mieux ces deux fumées, blanche et noire, sortant du même point,
je remarquai que la noire se trouvait du côté opposé
à celui où le soleil éclairait, et je présumai,
d’après cela, que la prétendue fumée noire n’était
peut être que l’ombre de celle qui était devant le soleil
: cette ombre était même portée et très marquée
sur des laves éteintes, anciennes et nouvelles.
Il faut cependant se garder d’inférer de cela que toutes les
fumées noires que l’on voir sortir des cratères, en même
temps que les blanches, soient toujours un effet de l’ombre ; je ne veux
que rendre compte d’une méprise dont j’aurais négligé
de parler, si ma relation n’était pas entre nous.
La teinte de cette fumée, colorée par l’ombre, est
à peu près ardoisée, au lieu que ces fumées,
qui sont chargés de cendres, par exemple, sont bien plus sombres
et ont un aspect extraordinaire.
Rien de plus ressemblant, au surplus, que la description que donne
M.
Hamilton, des fumées blanches qui précédent les
éruptions du Vésuve,
et que la lave
forme par sa rencontre avec la mer ; M. Hamilton
les
compare à des balles de coton, ayant un mouvement en spirale. C’est
bien cela même que j’ai toujours observé à la mer.
Je me suis assuré, de plus, que la blancheur de ces fumées
était due au sel en poussières dont elles étaient
chargées, et que leur disposition en spirale venait du poids de
cette poussière de sel qui, après avoir été
d’abord poussée en gros flocons par la force de l’eau réduire
en vapeur, retombait un peu sur elle-même, en tournoyant par l’effet
du mouvement du vent. Cet abaissement est l’effet de la chute de la poussière
de sel, et de l’affaiblissement de la force de l’eau, réduite en
vapeur. Aussi cette blancheur de la fumée, et sa forme spirale ne
sont plus les mêmes à une certaine hauteur du point d’où
elle s’élève.
Cette ressemblance de la fumée blanche du Vésuve,
décrite par M. Hamilton, avec celle que produit ici la lave en contact
avec la mer, est trop frappante pour ne pas croire que celle du
Vésuve entraîne de la poussière de sel. M. Hamilton
a remarqué aussi que, lors de l’éruption du Vésuve
en août 1779, la fumée portait à quelque distance du
cratère un sel très blanc corrosif : il eut été
bien intéressant de recueillir de ce sel, qui peut-être, n’était
que du sel marin, comme celui que j’ai observé dans notre île.
Je vous engage à faire en plus grand mon expérience,
et à verser de l’eau de mer sur les laves rougies ; vous pourriez
faire mieux : ce serait de mettre un long morceau de lave dans l’état
de fusion, et de l’enfoncer lentement dans un baquet d’eau de mer, en agitant
un peu l’eau pour imiter l’effet des lames qui couvrent et découvrent
les laves ; ce qui forme les flocons successifs qui contribuent à
la disposition spirale des fumées, et à former le sel lorsque
les lames se retirent. Si vous en faites cette expérience, veuillez
m’en dire le résultat. On pourrait aussi, pour comparaison, faire
la même expérience dans l’eau douce.
Pendant longtemps je croyais que le volcan donnait trois espèces
de fumées différentes ; mais l’analogie que je viens d’indiquer
confondrait en une même espèce celle qui précède
et accompagne les éruptions, avec celle que la lave en fusion produit
lorsqu’elle coule à la mer.
Je vous avoue que je ne suis pas encore satisfait de cette distinction
; car l’eau réduite en vapeur est-elle bien une fumée, laquelle
est le produit de la combustion ? L’eau réduite en vapeur chargée
de sel qui l’a blanchie, comme chargée de cendres qui l’a noircie,
n’est pas plus fumée que l’air qui enlève et forme des nuages
de poussière.
Je sais aussi que les volcans poussent des fluides aériformes
; mais j’ai assez parlé de ce qui est étranger à l’éruption
qui fait l’objet de cette lettre.
Beaucoup de personnes, hommes et femmes, ont été après
moi voir cette éruption ; mais dès le lendemain de l’arrivée
des laves qu’elle produisit à la mer, ces laves se figèrent
en graton dans toute leur épaisseur. Cette forme doit nécessairement
beaucoup avancer le refroidissement de la coulée tant à l’extérieur
que dans l’intérieur; le prompt refroidissement des gratons s’oppose
encore à ce que la coulée qui en est composée ne s’avance
et ne gagne dans l’eau.
Voilà, mon jeune ami, une bien longue lettre, et qui n’a
rien de bien intéressant ; mais votre volcan ayant été
pour vous ici un objet chéri, tout ce que je puis vous en apprendre
doit vous faire plaisir.
Je vous prierais de m’envoyer en retour ce qui aura été
écrit de mieux raisonné sur la théorie des volcans.
M. Faujas semble promettre un Ouvrage à ce sujet. Je sens le besoin
de lire des autorités de ce poids, pour me désabuser des
fausses idées que je me suis formées sur ce grand sujet ;
je m’habitue trop à regarder comme une réalité, que
la lave ne s’embrase pas, mais qu’elle existe de tout temps dans l’état
de fluidité, et circule dans l’intérieur de la terre comme
le sang dans nos veines. On a dit que le sang pouvait bien être une
chair coulante ; eh bien, la lave sera une roche coulante. Vous pensez
bien que, quand on a de ces idées-là, on veut ensuite concevoir
la cause des éruptions, des tremblements de terre, etc. Mais je
ne veux pas vous entretenir sérieusement de mes rêveries ;
aidez-moi à me détromper, en m’envoyant ce qu’on a écrit
sur ce sujet.